.jpg.webp)
Privatiser la misère : quand s’occuper de l’itinérance devient une business
Vous voulez chasser une personne en situation d’itinérance de votre établissement privé, mais l’idée de la renvoyer dans la rue vous ronge de culpabilité? Cohab a la solution pour vous. Cette nouvelle compagnie garantit de lui offrir une place en refuge à l’extérieur de l’arrondissement de votre immeuble, préservant ainsi votre tranquillité d’esprit.
Ce nouveau modèle d’affaires soulève de vives inquiétudes au sein du milieu communautaire, qui y voit potentiellement de nombreuses dérives, à commencer par une « marchandisation de la misère ».
En parallèle, depuis l’automne 2024, la Ville de Montréal a octroyé près d’un million de dollars à deux compagnies de sécurité privée pour patrouiller dans des quartiers chauds de la Ville, dans le but d’y renforcer un sentiment de sécurité et d’y améliorer la cohabitation sociale. Cette surveillance accrue à l’endroit de populations déjà vulnérables préoccupe.
.jpg.webp)
Guilt-free, garanti
Créée en 2024, la compagnie de sécurité privée spécialisée en itinérance Cohab. Sur son site, celle-ci affirme qu’elle « déploie chez ses clients (centres d’achats, complexes, tours à bureaux [sic], hôtels, commerces) des gardiens de sécurité accrédités du BSP [Bureau de sécurité privé], formés et expérimentés en intervention psychosociale auprès des personnes en situation d’itinérance ».
La compagnie garantit un centre d’hébergement 24/7 jusqu’à cinq jours pour toute personne en situation d’itinérance prise en charge chez un client. « Ce centre se trouve géographiquement hors de l’arrondissement du client », est-il spécifié sur le site.
Et comment compte-t-elle le faire? Son fondateur et président, François Raymond, ancien directeur général de la Société de développement social (SDS) – l’organisation qui chapeaute l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (ÉMMIS) – caresse l’idée d’ajouter des lits au réseau d’urgence en créant son propre refuge.
« Ce que j’ai essayé de faire, dit-il, c’est un service où si tu as à sortir quelqu’un de ton immeuble, jamais elle n’aura pas un toit, un séjour à faire quelque part. C’est dans le but d’être complètement guilt-free, parce que tu ne veux pas faire de répression, mais à un moment donné, t’as pas le choix. »
Il précise que ses agents ne seraient pas déployés sporadiquement, mais assureraient une présence prolongée chez les clients. De plus, il engagerait des intervenants provenant du milieu communautaire à qui il payerait une formation au Bureau de sécurité privé. Ce qui, selon lui, garantirait une approche plus humaine.
.jpg.webp)
Des services en suspens
Contrairement à ce que peut laisser croire son site internet, les services de Cohab ne sont pas actifs à l’heure actuelle.
Le seul contrat que la compagnie a obtenu jusqu’à présent lui a été octroyé par la Ville de Montréal, l’hiver dernier, pour la surveillance de la halte-chaleur dans l’arrondissement de Saint-Laurent.
Le responsable du dossier de l’itinérance à la Ville de Montréal, Robert Beaudry, souligne qu’il n’est pas souhaitable pour la Ville de faire affaire avec des compagnies de sécurité privée pour des haltes-chaleur. « Quand on avait embauché Cohab, c’est parce qu’on n’avait pas obtenu le financement du gouvernement provincial, à la base, pour pouvoir opérer. On avait passé en premier par les services du gouvernement du Québec, comme c’est l’habitude avec l’appel à projets, pour qu’un organisme communautaire l’opère. »
Depuis, Cohab n’a obtenu aucun autre contrat, mais travaille à en signer auprès de clients privés. Par-dessus tout, elle espère pouvoir bientôt ouvrir son propre refuge d’urgence.
Elle avait tenté de le faire en décembre dernier avec son Centre Cohab à Longueuil, une tentative qui s’est soldée par un échec.
Un refuge d’hébergement privé
L’an dernier, après avoir approché en vain tous les arrondissements de Montréal pour son projet de refuge privé, François Raymond s’est tourné vers la Ville de Longueuil, où il a trouvé un entrepôt commercial, face à l’autoroute.
L’autorisation de la Ville se faisait attendre, et le propriétaire du local ne pouvait pas garder l’espace pour Cohab éternellement. Alors, le président de la compagnie a pris la décision d’aménager son refuge sans autorisation.
« On voulait faire le refuge parfait », dit Raymond, qui y avait installé des lits doubles et une table de billard. Un aménagement qui détonne des lits simples à deux étages que l’on peut retrouver dans les refuges d’urgence.
.png.webp)
Mais au moment d’ouvrir le Centre Cohab, la Ville de Longueuil l’a aussitôt forcé à mettre la clé sous la porte, justifiant que le local commercial ne respectait pas les normes de sécurité incendie.
« Ça, c’était mon pari. J’ai vidé mon CELI dessus, puis j’ai tout perdu », raconte Raymond, qui dit avoir investi entre 30 000 et 40 000 dollars dans ce projet.
Mais l’ex-directeur général de la SDS refuse de baisser les bras : il dit travailler sur son projet de refuge à Montréal, pour lequel il est en pourparlers avec différents locaux dans le nord et l’ouest de la Ville.
Du côté du communautaire, cet éloignement des services en itinérance inquiète. « Le refuge à Longueuil, c’était une place vraiment fuck all sur le bord de l’autoroute. Si tu veux partir, est-ce que tu peux? Je veux dire… Oui, tu peux passer la porte, mais t’es rendu où? », demande Jérémie Lamarche, organisateur communautaire au Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM). « Il y a beaucoup de questions sur le consentement libre et éclairé. »
.jpg.webp)
Mais pour le président de Cohab, il n’est pas question de forcer qui que ce soit à se rendre à son eldorado, ou de les empêcher de le quitter. « Ma solution est une alternative. Ce n’est pas une obligation. On n’est pas la police, je n’ai pas un pouvoir de loi sur toi. La seule affaire, c’est si tu es dans une propriété privée, tu ne peux pas être là. Mais on a une solution gratuite qui couvre tous tes besoins. »
Une fermette controversée
Mis à part son projet d’hébergement d’urgence, François Raymond aimerait aussi ouvrir une fermette à l’extérieur de Montréal, où les personnes prises en charge par ses services pourraient se reposer en nature et « faire de la thérapie par l’agriculture », tout en gagnant un salaire quotidien. Selon lui, ce projet est très attendu des personnes en situation d’itinérance à qui il en a parlé.
Pour Jérémie Lamarche, ce projet de fermette soulève de nombreuses questions. Il revient à sa question initiale : « Si les gens sont amenés là, comment est-ce qu’ils font pour repartir? »
Le président de Cohab assure qu’il créerait un système de navettes. Mais les personnes seraient-elles dépendantes de ce système, étant éloignées des services?
Aux yeux de l’organisateur communautaire du RAPSIM, ce projet a l’apparence de prendre « une population vulnérable pour l’exploiter puis se faire de l’argent ».
Mais François Raymond assure que ce n’est pas son intention, que les profits de l’entreprise ne serviront qu’à élargir et bonifier les services offerts aux personnes en situation d’itinérance.
Une compagnie à but lucratif « pour changer le monde »
François Raymond assure qu’il n’a pas créé une compagnie à but lucratif pour s’enrichir personnellement. « Moi, je veux qu’on fasse 500 millions par année pour changer le monde, pas pour me payer une maison à Vegas! »
En choisissant d’opérer à titre de compagnie privée plutôt qu’organisme sans but lucratif, explique-t-il, il peut être complètement indépendant des subventions, qu’il considère trop contraignantes dans le milieu communautaire, où il estime que tout le monde se bat pour sa petite enveloppe, plutôt que de travailler ensemble pour en obtenir une plus grosse.
Parlant de subventions, il assure qu’il les refuse systématiquement, et continuera de le faire.
Mais du côté des organismes communautaires, on remet en question le fait que l’entreprise ait pour objectif de générer des profits.
Un système « parallèle » et « dystopique »
« Pour moi, Cohab, c’est en réalité une business de l’itinérance. C’est comme : comment s’enrichir grâce à la misère et à la pauvreté que les gens riches créent? C’est super paradoxal et dystopique », laisse tomber Jérémie Lamarche.
Pour l’organisateur communautaire, l’ouverture d’un refuge privé créerait un dangereux précédent. « Ça ouvre la porte à d’autres, puis ça, c’est hyper problématique sur plein de points : ça consolide la fin de l’État-providence, et ça crée des iniquités dans quels types de population peuvent avoir accès à quel service. »
Pour sa part, Julie Grenier, porte-parole du Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal (MMFIM), assure que son organisation « n’est pas contre le fait que les gens aient besoin de renforcer leur sentiment de sécurité. Si on fait de la sécurité en ayant une approche où on se soucie de l’accompagnement des gens, c’est souhaitable. »
« Après ça, poursuit-elle, est-ce qu’on a besoin de créer des ressources à part d’un réseau existant qui tend à se consolider? J’ai de sérieux doutes que c’est la voie à suivre en ce moment. »
Elle estime que dans le milieu de l’itinérance, on est « à l’ère de la coordination », où tous les joueurs de l’écosystème doivent travailler main dans la main, en s’assurant que les services des uns soient complémentaires aux services des autres. Dans ce contexte, « créer un système parallèle n’est certainement pas une idée porteuse », croit-elle.
François Raymond souligne que si Cohab n’a pas de relations avec le milieu communautaire à l’heure actuelle, c’est que ses services ne sont pas encore en vigueur. « Ça va être tout à mon avantage de collaborer avec tous les organismes. »
Deux projets pilotes qui font jaser
À l’automne 2024, la Ville de Montréal octroyait, dans le cadre d’un projet pilote, un contrat de 120 000 $ à la compagnie de sécurité privée SIRCO, pour patrouiller dans l’arrondissement Ville-Marie, aussi dans un effort de renforcer le sentiment de sécurité et faciliter la cohabitation.
En juillet dernier commençait un second projet pilote avec B&M Groupe Sécurité dans Ville-Marie, Mercier-Hochelaga-Maisonneuve et le Sud-Ouest, cette fois pour un montant de 733 000 $. Il se terminera en décembre.
« Leur rôle, c’est vraiment d’assurer une présence, de veiller, d’être un peu des yeux et des oreilles, de pouvoir aussi rapporter de l’information, soit au service de police ou aux équipes d’intervention qui pourront par la suite faire des interventions qui seront appropriées », explique Robert Beaudry, élu municipal responsable de l’itinérance. Il assure que ce n’est pas leur rôle d’intervenir directement auprès des personnes en situation d’itinérance.
Léandre Plouffe, organisateur communautaire au Comité BAILS, dénonce le fait que la Ville n’ait pas consulté le communautaire avant d’offrir ces contrats. Ayant lui-même échangé avec des agents, il affirme qu’un de leurs rôles, « c’est de faire un dénombrement du nombre de personnes qui vivent en tente et d’émettre des signalements aux arrondissements ». Des chiffres que ne dévoilent traditionnellement pas les organismes communautaires, afin d’éviter de compromettre la confidentialité et la stabilité des usagers, explique-t-il.
.jpg.webp)
Pour lui, la présence de ces compagnies « instille un climat de contrôle et de surveillance où on rend dociles les populations ».
Pour Jérémie Lamarche, concentrer des compagnies de sécurité privées dans des endroits spécifiques constitue une forme de déplacement de population qui peut mener à un cercle vicieux. « Ça fait que les groupes communautaires perdent accès aux gens qu’ils connaissent depuis peu ou longtemps, puis ça augmente la tension intériorisée chez les gens et les enjeux de cohabitation sociale à l’extérieur de ces lieux. »
Même si la Ligue des droits et libertés est critique à l’endroit du SPVM, Laurence Guénette, coordinatrice, estime qu’au moins, la police est un corps public sur lequel « on a une certaine emprise ». Elle s’inquiète du fait que, contrairement aux policiers, ces compagnies privées n’ont pas de comptes à rendre ni de code de déontologie.
POUR LA SUITE
Robert Beaudry rappelle que le contrat de B&M Groupe Sécurité n’est encore qu’un projet pilote, et que les résultats seront évalués à la fin du mandat afin de déterminer si le projet se poursuivra, et si l’approche pourrait être amenée à changer.
Pour ce qui est du projet d’hébergement d’urgence privé de Cohab, le responsable de l’itinérance au comité exécutif assure que la Ville évaluera en temps et lieu les propositions qui lui seront soumises. « Mais pour l’instant, je vais vous avouer que je n’en ai pas reçu », précise-t-il. N’étant pas au courant de ce projet, il préfère ne pas se prononcer.
« Notre objectif, au final, c’est d’aider les personnes qui sont dans la rue à ne pas se retrouver seules dans l’espace public, d’avoir un lieu où elles peuvent obtenir des services, que ce soit dans le réseau de la santé ou le réseau communautaire », conclut-il.
Deux réseaux qui débordent, alors que les crises de l’itinérance, du logement, de la pauvreté et des surdoses continuent de s’aggraver.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!
