Kaylee Dereham

Ma première fois dans un donjon

vlb éditeur et URBANIA vous offre cette incursion dans le monde du BDSM.

C’est pas tout le monde qui peut se vanter d’avoir mis les pieds dans un donjon BDSM*, avec des fouets, du cuir, pis toute. Moi, quand j’ai décidé d’en visiter un, c’était dans le cadre de mon mémoire de maîtrise en sexologie – j’avais donc la prétention de faire une excursion scientifique sérieuse. Mais au moment où j’ai pris cette décision, confortablement assise sur mon divan dans mon pyjama de chat, je l’ai fait à la légère, sans penser à tout ce que ça impliquerait vraiment.

Moi, une jeune femme de 22 ans, je me rendrais seule le soir dans un lieu étrange où je devrais me soumettre aux règles d’une communauté que je ne connaissais pas bien du tout et qui inclut, selon ma compréhension limitée du moment, un nombre important de personnes dominantes ainsi qu’une panoplie de terrifiants outils de torture. Est-ce que le simple fait d’être là m’obligerait à participer à certaines activités? Je n’en avais aucune idée.

Bref, quand le jour de l’expédition est arrivé, j’avais vachement la trouille.

Ce soir-là, je me suis stationnée devant le donjon, qui était un simple immeuble du centre-ville de Montréal. De l’extérieur, on aurait dit l’appartement d’un couple ordinaire, sans doute collé devant une émission sur Netflix. Une voisine qui promenait son poméranien est passée devant l’entrée : se doutait-elle que, derrière la porte, un tas d’inconnus se promenaient les fesses à l’air en prenant du plaisir à se faire fouetter devant un tas d’autres inconnus? J’ai gloussé nerveusement, fière détentrice d’un secret que les autres ne connaissaient pas. Assise dans mon auto, je respirais très fort, pour chasser l’anxiété, la peur, le quessé-je-fais-là – et aussi la voix scandalisée de ma mère qui résonnait dans ma tête. Ça n’a pas marché, mais j’ai décidé d’entrer pareil.

Je ne savais pas à quoi m’attendre. Dans ma tête, plusieurs images se faisaient concurrence : un sous-sol délabré résonnant des cris des suppliciés; un grand hall luxueux à la Eyes Wide Shut, moins les femmes nues (j’avais lu quelque part que la nudité complète et la sexualité génitale n’étaient pas parties prenantes d’une soirée BDSM, et je peux confirmer aujourd’hui que c’est généralement vrai); un salon glauque où des couples jouaient entre eux en silence dans les coins sombres, sans se mêler aux autres… Dans chaque situation, je m’imaginais seule, paralysée, complètement exposée dans ce corset trop petit que j’avais acheté pour 12 piasses sur un site chinois (il fallait me fondre dans le décor, après tout). Tout ce que je savais, c’est que si on me forçait à faire quoi que ce soit, je crierais au meurtre et prendrais mes jambes à mon cou (mes skills d’autodéfense sont nuls). Bref, j’étais sur mes gardes.

J’ai ouvert la porte d’entrée du rez-de-chaussée, puis j’ai gravi maladroitement la centaine de marches qui menaient à une seconde porte, à l’étage (j’exagère, mais ça a été l’un des moments les plus longs de ma vie). C’était déjà ça de gagné : l’affaire ne se déroulait pas dans un sous-sol délabré. C’est un homme dans la cinquantaine qui m’a ouvert. Il était habillé en soubrette : talons aiguilles, bas résille, petite robe noire et blanche décolletée sur son abondant poil de chest. Il m’accueillit avec un grand sourire rassurant. Ouf! si mon courage ne se pointait pas le bout du nez après une minute, je planifiais secrètement passer la soirée dans cette entrée avec cet homme qui me semblait assez sympathique pour me défendre en cas de besoin (ses talons hauts étaient très pointus). Rapidement, l’homme m’invita à acquitter le prix d’entrée : 20 dollars, ce qui me semblait raisonnable pour me rincer l’œil pendant quelques heures. Puis, il me souhaita de passer une bonne soirée en m’indiquant un couloir, d’un air coquin pas très subtil. Merde, il ne me voulait déjà plus dans son portique.

Ça y est, ça commençait pour vrai. YOLO, sti!

Avant de nous rendre ensemble au salon, laissez-moi vous dire quelque chose. Depuis cette soirée-là, j’ai assisté à des dizaines d’autres événements du genre. J’ai vu des choses qui m’ont surprise, dégoûtée, intriguée, choquée, et qui parfois, m’ont fait envier. Mais croyez-moi, rien ne pouvait me préparer à la scène qui m’attendait au bout du petit couloir.

En entrant dans le salon, je suis tombée nez à nez, ou plutôt pied à pied, avec une chaîne de cunnilingus. Littéralement, quatre femmes pratiquement nues, au sol, à quatre pattes l’une derrière l’autre, qui se donnent allègrement du plaisir bucco-génital. Un vrai mille-pattes de lichage de noune!

Honnêtement, six ans plus tard, je ne trouve toujours pas le mot pour exprimer mon émotion du moment. Ébahie, impressionnée, what-the-fuckée? Une fois le choc passé, j’ai observé l’assistance. L’atmosphère était étrangement légère. La plupart des participants regardaient le spectacle en riant. Trois hommes que j’identifierais plus tard comme les Dominants des soumises sur le plancher, contemplaient la scène d’un air satisfait et empli de fierté – la quatrième femme s’était invitée elle-même au bout du mille-pattes érotique pour son plaisir personnel. Je comprendrais aussi plus tard que la scène était probablement née d’un ordre ou d’un défi donné par les Dominants à leurs soumises (oui, Dominant grand D, soumis petit s). Pour elles comme pour moi, ça a dû être ce qu’on appelle une soirée mémorable.

Ce soir-là, j’ai commencé à découvrir un monde fait de respect, de tendresse et d’humour qu’il me serait bien difficile de décrire en quelques paragraphes.

J’ai vu des gens de tous les âges, de tous les milieux et de toutes les formes se réunir pour vivre ensemble une passion commune, quoique très diversifiée dans son expression. J’ai vu un homme portant un harnais et un petit slip de cuir aux pieds d’une grande Dominante élégante qui lui flattait les cheveux. J’ai vu une jeune femme étendue sur une table matelassée se faire toucher sensuellement, puis fouetter tout aussi vigoureusement par un homme et une femme rigolards. J’ai vu une autre femme attachée à un lit être masturbée à l’aide d’un énorme vibromasseur et jouir bruyamment, à maintes reprises. J’ai vu un homme se faire ligoter de la tête aux pieds avec la plus grande application qui soit par une femme très concentrée et visiblement passionnée. J’ai vu quatre jeunes personnes en petite tenue combattre à tour de rôle dans un ring de lutte érotique devant un public en délire. J’ai vu une femme vêtue tout en latex se faire promener en laisse par une autre. Toutes ces images croustillantes valaient clairement mes 20 dollars…

Je ne suis pas restée longtemps dans le donjon, ne sachant pas trop quoi y faire, où me mettre, à qui parler, comment me tenir. Mais des années plus tard, je peux affirmer que cette soirée marquante décrit à merveille en quoi consiste le BDSM. En être adepte, c’est faire des choses qu’on n’oserait jamais faire dans un contexte “normal”. C’est prendre et donner du plaisir au niveau physique, psychique, émotif. C’est laisser tomber ses inhibitions, ses craintes, sa peur du ridicule pour se lancer dans l’inconnu avec le soutien d’une communauté profondément soucieuse du bien-être de tous. C’est prendre le jeu au sérieux sans se prendre au sérieux. C’est, pour certains, être complètement soi-même, et pour d’autres, être quelqu’un d’autre, le temps d’une soirée. C’est mettre de côté ce qu’on croit savoir de la sexualité pour l’explorer dans une démarche libérée, mais consciente.

C’est pas tout le monde qui peut se vanter d’avoir mis les pieds dans un donjon BDSM, avec des fouets, du cuir, pis toute. Je le comprends très bien, mais parfois, je me dis que c’est dommage.

*L’acronyme BDSM, ça veut pas dire Bonne Dose de Sauce au Mascarpone, mais ça désigne trois couples conceptuels : Bondage/discipline, Domination/soumission, sadomasochisme.

BDSM comme dans Fifty Shades of Grey? Non, BDSM comme dans une fille en sexo qui a interrogé et observé de très près les adeptes de BDSM au Québec.

Curieux? Plonge dans ce livre… parce que c’est mauditement passionnant!

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