Précaire

Lundi, j’ai fini par finir ma correction, par remettre mes notes. J’ai fait tout cela avec un petit ralenti, une certaine envie de retenue comme dans “je retiens, ne veux pas ouvrir les mains pour lâcher la prise”. Je n’avais pas nécessairement le goût de serrer avec affection chacune des copies avant de la laisser aller, mais presque. Parce que la dernière marque de crayon rouge, le dernier Enter de “résultats transmis”, je ne sais pas quand je vais les refaire.

Et ça me tue, un peu littéralement.

Dans l’enseignement au collégial, on est plusieurs à être des “précaires”. Dans les faits, ça veut dire qu’on n’est pas sur un poste, donc pas permanents. Ça, ça veut dire que de session en session, on ne sait jamais, du moins pour les plus bas sur la liste d’ancienneté, si on aura de la tâche. Ça, ça veut dire que de session en session, on se fait souvent appeler à 48 heures d’avis pour se faire annoncer qu’on travaillera. Ça, ça veut alors dire que tu as ce laps de temps pour penser à ta session, préparer ton plan de cours, tes lectures et autres. Et si tu as à déménager, pour l’occasion, c’est aussi le temps de le faire. Généralement, cette condition t’amène aussi à avoir les “restes” de tâche, c’est-à-dire des cours différents qui exigent une double ou une triple préparation, des horaires pas possibles. Mais comme tu as de la job, tu es contentE et tu fais avec tout ça.

Ça fait six ans que je vis de même.

Que je ne peux penser ma vie plus de quatre mois à l’avance parce que je ne sais pas ce que je ferai quatre mois plus tard. Mon existence est dépendante du nombre d’étudiantEs inscritEs, des congés et dégagements de mes collègues, des retraites, et là, clairement, aussi, des coupures budgétaires. Et m’a t’avouer que cette insécurité, je commence à la trouver difficile. Il y a, certes, la question financière, mais devoir me trouver des plans B, C et D, sans arrêt, c’est un peu irritant.

Et, c’est surtout que ma job, je l’aime en crisse.

Je l’ai voulue, j’ai étudié pour la faire, j’ai beaucoup de plaisir avec mes étudiantEs, mes contenus. J’ai le degré zéro de l’envie de faire autre chose. Mais je n’ai pas le choix. Parce que comme cinq autres de mes collègues précaires du département de philosophie où j’enseigne, pour l’instant, il n’y aura pas de travail pour nous, cet automne. Et on peut déjà présumer que l’hiver ne nous sera pas plus sympathique.

Et là, faut accepter l’idée. Le stress inhérent à ce pas-savoir. Se chercher un autre emploi, mais le faire avec cet espoir, en tête, que quelque chose se produira et qu’à la dernière minute, on se fera dire que des groupes nous ont été attribués. On va y croire jusqu’au premier jour de cours.

Souvent, on m’a suggéré de juste “faire autre chose” de ma vie. L’idée m’est déjà vitement passée par la tête, aussi. Plusieurs dans ma posture l’ont fait, notamment parce qu’elle est salement pas tenable, cette posture, à la longue.

Elle use.

Surtout quand tu as ton appartement à payer, tes comptes à payer, ta dette d’études à payer, tes p’tits pour lesquels tu t’aimerais moins stressée et préoccupée. Mais je reste. J’attends. J’espoir. Un peu par innocence – comme dans “je dois être innocente” – beaucoup parce que viscéralement, je ne me vois pas faire autre chose que d’avoir une craie dans les mains, un grand esti de sourire sur la face devant mes p’tits avec qui on se creuse la tête à argumenter, à s’articuler les idées, à faire des projets fun pour voir que le théorique et le pratique, ça va ensemble. J’me dis que faut que je tienne.

J’espère y arriver.

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