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Sur la route qui longe la rivière Richelieu, les drapeaux du Canadien et des Patriotes claquent au-dessus des vieilles maisons de pierres. Si ces bannières donnent à cette première journée d’été un air de fête de village, pour le peloton, elles servent surtout d’avertissement : le vent sera féroce.
En Montérégie, « l’Enfer du Nord » a trouvé son équivalent québécois. Inspiré de la mythique course cycliste Paris–Roubaix, ce monument brutal où les favoris franchissent souvent l’arrivée couverts de poussière, de boue et de sang, l’Enfer des Patriotes transpose la recette sur nos rangs de campagne.
Même ADN. Même appétit pour l’imprévisible. Sauf qu’ici, les pavés du nord de la France ont été remplacés par de la gravelle, des chemins agricoles défoncés et des rangs poussiéreux qui secouent les vélos autant que les corps qui les chevauchent.
Pour cette deuxième manche de la Coupe du Québec, plus de 200 coureurs élites venus des quatre coins de la province convergent vers Saint-Denis-sur-Richelieu. Devant eux : 99,72 kilomètres de stratégie et de tension permanente.
Imaginé par le Maskoutain Mathis Boyer, le tracé traverse plusieurs lieux chargés d’histoire, tous liés à la rébellion des Patriotes de 1837-1838. Au total, ce sont 27 kilomètres de secteurs non asphaltés, chacun baptisé à partir de références bien de chez nous : Gaston-Miron, Crise d’Octobre ou encore la trouée Louis-Joseph-Papineau. Et surtout, avec à peine 96 mètres de dénivelé, ça roule très vite.
J’ai la chance de prendre place dans la voiture du commissaire-président, sans doute le meilleur siège pour vivre cette cinquième édition de l’intérieur. C’est d’ailleurs tout l’enjeu de ce reportage : raconter l’envers du décor, ce qu’on ne voit jamais lorsque le peloton file à toute vitesse sous nos yeux.
Lorsque j’arrive devant la Maison nationale des Patriotes, l’effervescence est déjà palpable. Les mécaniciens s’activent autour des voitures de soutien bondées de roues de rechange, tandis que les coureurs peaufinent leur nutrition et regraissent leurs chaînes. Tout près, l’ambiance est plus décontractée : une jeune équipe de Rivière-du-Loup engloutit des poutines après sa course du matin, le visage déjà marqué par la journée.
Ils décrivent des secteurs sans merci où les vélos flottent dans le gravier. Leur secret ? « Faut rouler lousse ». Il faut surfer plutôt que piloter, laisser la machine vivre sous soi plutôt que de chercher à la dompter. Pour encaisser les chocs sans sacrifier la vitesse, la majorité roule sur du 30 mm tubeless.
Un coureur résume le tout d’un sourire en coin : « La stratégie, aujourd’hui, c’était juste de ne pas flatter. »
Ne pas avoir de crevaison. Tout est là.
À la ligne de départ, Mathis Boyer livre son discours d’avant-course, qu’il conclut par un retentissant : « Vive le Québec libre ! » Puis, sourire en coin, il ajoute : « Bienvenue en enfer. » Quelques secondes plus tard, le peloton s’élance presque mollement, chacun sachant que les vraies hostilités commenceront plus loin.
La catégorie reine du week-end réunit autant les espoirs que les maîtres, et, entre les deux, plusieurs des meilleurs cyclistes de la province. De notre côté, on sprint sur une centaine de mètres pour sauter à l’arrière de la Subaru du commissaire-président et intégrer la caravane de course : 11 véhicules lancés à la poursuite du peloton.
Précédé par deux motos de police, le peloton s’élance d’abord en rolling start, maintenant un rythme roulant, mais contrôlé. Puis, dès que le départ réel est donné et que le feu vert tombe, ça écrase les pédales pour bien se positionner avant l’arrivée des secteurs.
Les ennuis mécaniques ne tardent pas. Dans le peloton, un bras se lève soudainement sur la droite, signalant la première crevaison. Les walkies-talkies s’affolent pour identifier le coureur en détresse, tandis que sa voiture de soutien plonge hors de la file pour le rejoindre.
Dans l’habitacle, l’adrénaline est palpable. La radio crache ses infos en continu, la voiture contourne les premiers à casser, il n’y a pas une seconde de silence. Dehors, le groupe roule déjà à près de 45 km/h.
Partout, des nids-de-poule surgissent au dernier moment et des gourdes rebondissent sur l’asphalte. Notre voiture plonge à gauche, redresse à droite. Alors que le peloton serpente dans un équilibre précaire entre les trous, les rafales de vent et le gravier, je passe mon temps entre deux photos, une main agrippée à la poignée de toit.
Puis, au kilomètre 16, tout bascule. Le temps s’arrête. Un jeune coureur chute et se frappe violemment la tête contre le bitume.
« CHUTE ! CHUTE ! CHUTE ! », crie aussitôt Mathis dans sa radio.
Tout s’entrechoque en une fraction de seconde : le hurlement de la radio, le sifflement des freins, le juron du commissaire. Au sol, le corps du jeune homme ne bouge plus. Incapable de s’arrêter, un autre cycliste lui roule sur le dos comme sur un dos-d’âne.
La gravité de la scène ne fige pas l’habitacle pour autant : l’urgence médicale prend le dessus. Mathis autorise immédiatement l’entrée de l’ambulance sur le parcours pendant que la caravane tente de se réorganiser. Dans le véhicule, le choc est palpable et l’image de ce corps inerte reste gravée dans les esprits. Pourtant, quelques centaines de mètres plus loin, la course a déjà repris son cours, implacable.
Au premier secteur de gravelle, un rideau de poussière se lève instantanément derrière les roues. À l’arrière, la visibilité est nulle ; le peloton s’enfonce et disparaît dans un nuage beige. C’est la cassure immédiate. Les crevaisons se multiplient et une nouvelle chute collective fauche un groupe de coureurs.
La caravane doit ralentir entre les vélos tordus dans le fossé et les athlètes pliés de douleur au bord du rang. Il y en a qui se tiennent le genou, d’autres restent sonnés dans la poussière, la bouche ouverte. Des débris de carbone jonchent le sol plusieurs mètres plus loin, évoquant un véritable champ de mines.
Au téléphone, Mathis recontacte la logistique : « Faites venir une autre ambulance ! » À travers la fenêtre de la voiture, l’évidence est brutale : le cyclisme sur route est tout, sauf un sport de plaisance.
Avec le printemps hâtif, les agriculteurs du coin avaient bien été avertis du passage de la course. Mais plusieurs accusent du retard dans les travaux des champs, et leurs immenses tracteurs deviennent soudainement des icebergs sur roues au milieu du parcours. Une variable complètement imprévisible qui fait grimper le stress dans la voiture.
Soudain, un pick-up bloque la moitié de la route. Notre voiture encaisse un trou gigantesque ; le choc arrache un juron collectif. Plus loin, l’impensable : une voiture arrive en sens inverse face au peloton, preuve que l’escorte policière a perdu le fil. Pourtant, devant, personne ne lève le pied.
« Ça va finir à 10 gars », prédit Monsieur Sourire. Un présage que personne n’ose contredire. Sur ces routes secondaires bordées de silos et de saules pleureurs, le cyclisme bascule dans une autre dimension : ce n’est plus du sport, c’est de la survie.
Dans la voiture du commissaire-président, Mathis lance ses avertissements en boucle : « Directeurs sportifs, soyez prudents. Zone critique propice aux chutes. » Aux fenêtres baissées des voitures techniques, les ravitaillements se font sous tension. Les coureurs attrapent un bidon et gardent la main collée une ou deux secondes de trop à la portière pour profiter de l’élan du moteur et réintégrer le groupe.
À l’avant, un trio prend le large et creuse un écart de 1 minute 45 secondes. Après plusieurs kilomètres de surplace, la réaction du peloton s’organise enfin. La chasse est lancée.
1 minute 35.
1 minute 15.
Les secondes fondent, les corps aussi. Au bout de 68 kilomètres, la meute est fragmentée et n’a plus rien à voir avec celle du départ. Les traits sont tirés, les visages déformés par la douleur.
C’est alors qu’un bris mécanique rebrasse les cartes : crevaison dans l’échappée. Sentant l’opportunité, Robin Plamondon s’extirpe du groupe et se lance seul à la poursuite de la tête de course. Devant, Arnaud Lajoie et Maxim Wojciechowski pompent de l’huile alors que se terminent les derniers secteurs de terre. Tout juste après le retour sur le bitume, Plamondon fait la jonction. La finale s’annonce grandiose.
Dans un dernier sursaut, Guillaume Fiset recolle lui aussi à l’avant, catapulté par un coéquipier qui donne ses dernières forces avant de s’écarter. Quatre hommes, seuls au monde, foncent désormais vers Saint-Denis-sur-Richelieu. Dans l’habitacle, la tension est à son comble. Chacun sait ce qui se joue. Dernier kilomètre.
Plamondon lance le sprint de loin. Puissant, il s’impose devant Fiset et le surprenant Maxim Wojciechowski, 18 ans à peine. L’Enfer des Patriotes vient d’accoucher d’une fin d’anthologie.
De retour au parc, le décor évoque un camp de rescapés, digne de la bataille des Patriotes. Épaules bandées, visages sablés par la terre, lèvres noircies et corps traversés de crampes. Les yeux sont creux, mais les visages s’éclairent : c’est le soulagement et la fierté d’avoir dompté pareille épreuve.
Un coureur, éliminé dès le premier secteur, résume sa difficulté : « On roulait dans six pouces de marde. »
Troisième l’an dernier, Robin Plamondon savoure cette fois sa consécration. Tout juste descendu du podium, le nouveau champion brandit le mousquet historique des Patriotes. « C’est une course extrêmement difficile à planifier, et c’est justement ce qui en fait la plus belle du calendrier », philosophe-t-il, juste avant d’être escorté vers le contrôle antidopage sans même avoir le temps de décompresser.
Alors que la poussière retombe enfin sur Saint-Denis-sur-Richelieu, le verdict est sans appel : la course n’a pas volé son nom ni sa réputation.
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Le cyclisme est un sport singulier. Une aventure collective où, pourtant, un seul lève les bras. Pendant qu’un leader économise ses forces au cœur du peloton, ses coéquipiers se sacrifient jusqu’à l’épuisement. Ils roulent en tête pour contrôler les fuyards, redescendent chercher des bidons ou s’exposent face au vent pour protéger leur capitaine. Rien n’est laissé au hasard. Sous ses airs de bataille désordonnée, le vélo est une partie d’échecs jouée à 45 km/h.
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Au volant, Monsieur Sourire pilote avec l’agressivité chirurgicale qu’exige l’épreuve, zigzaguant entre les trous, les virages serrés et les coureurs qui lâchent prise. À ses côtés, Simon Bouchard, commissaire de la Fédération québécoise des sports cyclistes (FQSC), arbitre la tempête, chronomètre en main. Mathis, lui, fait office de tour de contrôle mobile : il annonce les écarts, coordonne les véhicules, appelle les secours et surveille les échappées. Son rôle ? Empêcher, tant bien que mal, la course de sombrer dans l’anarchie.
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Puis, vient le coup de bordure. Sur le rang que l’on vient d’emprunter, le vent de côté prend le peloton d’assaut et l’étire jusqu’à le transformer en une ligne brisée. Les plus chanceux ou les plus forts s’abritent derrière une roue salvatrice ; les autres, coincés en plein vent, explosent les uns après les autres. Le couperet tombe en quelques minutes. Le groupe principal fond pour ne laisser qu’une cinquantaine de survivants à l’avant. Derrière, c’est l’hécatombe.
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