Pourquoi on ne m’appellera jamais madame

J’ai toujours été plutôt précoce niveau maturité. Si au primaire, tu te moquais de mes coiffures funky et drôlement avant-gardistes, je te répondais avec tact et assurance que : “La pluie de tes insultes n’atteint pas le parapluie de mon indifférence.” Je n’avais pas beaucoup d’amis, certes, mais derrière mes grands yeux trop sérieux, je savais que c’était parce que j’étais un peu plus sage que mes camarades.

Encore aujourd’hui, je crois être un tantinet en avance sur mon temps.

Par exemple, je n’ai que 19 ans et je suis déjà en crise de la vingtaine. Je traverse la période bizarre où j’ai les inconvénients d’être un enfant, mais les avantages d’être un adulte. Ainsi, je suis incapable de zipper mon manteau par moi-même si j’ai des mitaines, mais d’un autre côté, j’arrive à dézipper mes pantalons assez vite si c’est le temps de faire l’amour. Comment une même personne peut-elle vivre des situations aussi paradoxales?

Depuis les dernières années, je me sens de plus en plus atteinte par le syndrome de Peter Pan, mais ce n’est que récemment que j’ai réalisé que mon désir de rester un enfant était plus lourd que je ne le pensais. Ça m’a heurtée pendant une partie de Twister. C’était un samedi soir et mes amis et moi, sans la moindre influence de l’alcool, avons décidé de notre plein gré de jouer à nous disloquer les membres sur une nappe en plastique multicolore.

Pendant que j’étais en train de me transformer en origami, j’ai commencé à réfléchir à ce que j’avais accompli en un an de vie adulte. Je me comparais à mes potes qui graduent de l’université et à ceux qui en sont déjà à leur troisième voiture. J’ai des amis qui sont fiancés, pis moi tout ce que j’ai c’est le pied gauche sur le bleu! Je doute que ça soit là le portrait d’une fille prête à dealer avec une hypothèque pis le magasinage d’électroménagers!

Probablement que si j’ai peur de devenir une vraie de vraie madame, c’est parce que je n’ai pas le choix.

Je n’aime pas ça qu’on m’impose des affaires. (Un vrai bébé je vous dis!). Mon problème c’est que j’ai l’âge qui pousse plus vite que le cœur. Pis même si je voulais me faire consoler de ça, mon grand corps malheureux ne fitte même plus dans les câlins de maman. Pour rapetisser, j’ai arrêté de manger mes croûtes, mais ça n’a rien changé.

Je le sais que je vieillis parce que même si je refuse de faire ma comptabilité toute seule, mon âme a aussi ses responsabilités désormais. Par exemple, j’essaie d’épargner ma petite maman de me voir toute barbouillée de chagrin quand ça ne va pas. Ce n’est pas assez doux pour son cœur de mère. Maintenant, pour ne pas qu’elle se fasse de soucis en voyant mes yeux rougis, je lui dis que j’ai juste fumé du pot. C’est quand tu caches tes maux à celle qui devrait t’en protéger que tu te sais avancer en âge. Ça pis… Les dinosaures du Madrid qui rapetissent, les antidérapants sous tes bas qui ne te protègent plus pantoute, pis ton gros cul qui ne rentre plus dans les balançoires au parc.

Au fond, je sais que ce n’est pas la vieillesse que je crains. C’est le monde adulte venant avec son lot de devoirs plates pis d’obligations grises et brunes. Si je pouvais skipper les 50 prochaines années de ma vie et être directement une mamie, ça ne serait pas si pire non plus. En tout cas, ça ne me changerait pas trop de l’enfance que je ne veux pas quitter. J’aurais le droit de porter des pantoufles et du linge mou 24/7, pis je n’aurais pas à prendre mon bain chaque jour.

Sauf que je veux le meilleur des deux mondes et je ne suis pas prête à assumer un sourire que je peux retirer quand bon me semble et des yeux qui jouent à cache-cache sous mes paupières pour ne pas constater la solitude qui partage mon quotidien.

Heureusement, j’ai confiance que quand je vais être vieille, ça n’existera même plus être vieux. Je réussirai peut-être à m’en sauver. Mes parents disent que c’est le temps pour moi de me responsabiliser, mais ils ne savent pas que je prends volontairement mon temps… En attendant qu’on trouve un remède à l’âge; un vaccin qui nous enlève la peur et qui nous injecte les réponses à toutes les questions du monde. C’est ça que ça me prendrait.

Pourtant, quand je vais m’espionner dans mes souvenirs, je me souviens que très jeune, je jouais à la petite vie des grands. Pas le temps de faire du vélo ou de la corde à danser, moi, j’étais trop occupée à faire mon faux lavage, ma fausse épicerie et à changer mes faux bébés. C’est cette image-là qui me donne espoir que finalement, il existe véritablement une solution pour s’en sortir : il faut continuer à jouer. Ursula K. Le guin disait : “Un adulte créatif est un enfant qui a survécu.” J’ai envie d’être ce genre de personne.

C’est décidé, un jour je serai une madame et ça sera juste un déguisement.

J’aurai toujours mon cœur d’enfant et mes jambes de grande fille pour me sauver du temps qui essaie de me ternir.

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