Pourquoi on devrait créer plus de cosplay, de fanfic et de fanart au Québec

Est-ce que le Québec a échoué à la culture participative ?

J’écoutais une entrevue récemment avec Kenyatta Cheese (cofondateur d’Everybody at once, la boite qui s’occupe de la présence en ligne de téléséries telles Doctor Who et Orphan Black) et je me désolais un peu de la faible présence de communautés de fans ici au Québec. En fait, je me désolais de l’absence de culture participative et j’avais aussi l’impression distincte que la portée de nos séries télé, films et littératures est parfois estropiée par l’absence de cette pratique dans notre écosystème culturel.

 

C’est quoi?

La culture participative, c’est un mouvement populaire qui provient de l’échange entre le producteur de contenu et le consommateur. Dès les premières années d’observation de ce phénomène, on a commencé à utiliser le terme prosumer (ou prosommateurs en français : professionnel + consommateur) pour décrire la communauté de gens qui interagissent avec les productions culturelles. Les cosplayers, les auteurs.trices de fanfiction, les artistes qui font du fanart, les musiciens qui font du filking (compositions musicales de fandoms), les fanviders (communautés d’internautes qui communiquent avec leur public sous la forme de vidéos) et même les gestionnaires de forums de fans sont des prosumers, ce sont des gens qui entretiennent un dialogue créatif avec les fandoms de produits culturels.

Se permettre de s’approprier une œuvre

La culture participative est considérée comme une résistance à la société de consommation qui encourage une absorption passive de films, de télévision et de romans. À l’inverse de ceci, la culture participative donne une impression de pouvoir sur les objets de la culture, à entendre ici comme une force décisionnelle sur les produits présentés et sur leur interprétation. La culture participative inclut aussi une forme de soutien de la communauté, un échange actif au sein de la communauté et même parfois des formes de mentorat.

Il y eut une époque durant laquelle il était parfois ardu de rencontrer des gens qui aimaient les mêmes choses que soi, mais cette époque est révolue et la culture participative émerge de cette facilité de rencontrer des autres comme nous.

La culture participative se manifeste de plusieurs manières, que ce soit dans les rencontres de types ComicCon ou les présences en ligne, comme les forums de discussion, Tumblr ou DeviantArt. Elle permet la conversation et la rencontre des gens, l’expression de leurs idées autour d’un objet culturel commun. Il y eut une époque durant laquelle il était parfois ardu de rencontrer des gens qui aimaient les mêmes choses que soi, mais cette époque est révolue et la culture participative émerge de cette facilité de rencontrer des autres comme nous.

Personnellement, j’ajouterais aussi que la culture participative permet de vivifier une culture. Elle encourage une conversation autour des productions, qui elle, permet l’émergence d’analyses, d’interprétations et d’échanges sur l’histoire et les personnages, émergence qui implique à la fois les producteurs et les consommateurs du film ou de la télésérie, par exemple. Elle permet une plus grande visibilité à un fandom et explore en communauté les potentialités de cette culture comme nous avons pu le voir avec Harry Potter et Star Wars, des propriétés intellectuelles qui ont été propulsés au statut culte par l’implication de ses fans.

Alors, pourquoi ce serait important qu’on développe la culture participative au Québec?

Simplement, parce qu’on peut toujours interagir mieux. Mais ici, je dois rapidement mettre les freins sur mon argumentaire pour clarifier qu’à mon avis, le Québec possède une culture incroyable, les productrices/producteurs sont chevronnés, les autrices/auteures/auteurs extrêmement engageants, les réalisatrices/réalisateurs poussent les possibilités créatives de leur médium et les actrices/acteurs sont d’une rare forme. Il n’y a aucune maille dans la production de culture au Québec qui fonctionne en dessous de la .

C’est surtout suite à cette réalisation de la grande qualité de nos productions culturelles que je constate qu’il est terriblement dommage que la culture participative ne soit pas au rendez-vous.

Cette conversation entre producteurs et consommateurs serait absolument fantastique, stimulante et encourageante face au climat actuel qui tend à dénigrer, réduire ou même ridiculiser les productions culturelles de notre belle province.

Les paramètres qui nous permettent de juger de la réussite d’un objet culturel jouent en défaveur des producteurs de culture. Malgré que ce soit compréhensible qu’un système priorise le box-office ou la récolte de prix, n’en reste pas moins que ce ne sont pas les seuls paramètres qui déterminent un succès. À mon avis, on reverrait ses critères si on voyait plus souvent des gens exposer leur affection pour eux et leurs productions en public. Le succès d’une émission pourrait aussi être établi par l’influence qu’elle exerce sur la culture ou sur les relations qu’elle crée entre les auditrices/auditeurs. Quitte à ce que ce soit plus de cosplay d’Unité 9 lors de la saison des ComicCon ou une expo de fanart sur La Petite Vie.

Les ComicCons et la rencontre du public

Parlant de ComicCon, un constat saillant qui a sans doute inspiré un peu de cette réflexion est le manque assez suspect de fandoms québécois dans les ComicCon. Toutefois, je dois souligner la grande initiative du ComicCon de Montréal de présenter un panel sur la série Victor Lessard avec Patrice Robitaille et Julie le Breton en personne. Je pense aussi à la toute première édition de Dans une convention près de chez vous, la toute première convention portant entièrement sur Dans une galaxie près de chez vous, tenue au Collège de Rosemont le 3 novembre dernier.

Je trouve que ces initiatives sont dignes de louanges et sans doute indicatives d’un changement dans l’écosystème culturel québécois, car je vois en elles l’opportunité unique de connecter le fandom avec les gens qui travaillent sur ces productions.

Un rapprochement entre fans et artisans

La culture participative a comme avantage de permettre aux gens qui travaillent dans le milieu de la culture d’être exposés directement, non pas simplement par l’entremise d’une statistique, à l’impact de leur labeur sur les gens. Dans les ComicCon, les interprètes peuvent directement interagir et converser avec les gens qu’ils ont touchés par leur métier. La production peut aussi être exposée au vrai visage des gens qui écoutent leurs séries ou leurs films. Il arrive trop souvent qu’on néglige cette partie de la vie culturelle, l’échange entre les gens qui produisent et les gens qui consomment. C’est aussi dans ses contextes que nous sommes exposés à la vérité derrière ces productions : nous pouvons entrevoir les réalités subjectives de chaque personne qui a participé au projet, de manière à nous faire comprendre pourquoi telle ou telle décision a été prise.

Rendre un hommage tangible aux créateurs

Tout ceci sert à démontrer que la culture participative peut encourager une relation entre les producteurs et les consommateurs comme alliés et non pas comme étrangers. On peut découvrir des productions grâce à ceci, mais aussi donner un second souffle aux gens qui travaillent fort sur ces séries et ces films. Nous entendons souvent en entrevue que les gens sont fiers de ce qu’ils ont créé, une fois le projet terminé. À mon avis, la culture participative leur permettrait, en plus de vivre cette fierté, de prolonger ce plaisir et d’être excités par la possibilité des choses à venir. Être excité à la manière des musiciens qui réalisent que la sortie d’un album n’est pas la fin de quelque chose, mais le début d’une tournée qui leur fera vivre plus d’aventures autour de leur création. J’aimerais beaucoup voir une tournée de rencontres avec les actrices de Les Simones comme on vit la réunion de Karkwa, par exemple.

Une façon de réparer les torts

L’une des personnalités qui a le plus discuté de la culture participative est sans doute le chercheur Henry Jenkins qui, à un point dans sa carrière, a proposé que la fanfiction (et selon moi, la culture participative en général aussi) pouvait : (…) « réparer les dommages causés dans un système où les mythes contemporains appartiennent aux entreprises plutôt qu’au peuple. » 

Pour ma part cet encouragement stimule mon imagination et me laisse songeur face aux possibilités qui auraient pu voir le jour si seulement la culture participative était plus au rendez-vous au Québec.

La culture participative est une force pour les gens qui veulent exprimer leur appréciation de leur culture par une multitude de moyens variés.

Par exemple, j’aime m’imaginer que la fâcheuse problématique autour de la pièce SLAV aurait pu possiblement engendrer une forme de contestation davantage créative ou artistique. En tant que communauté créative, aurions-nous pu imaginer une réécriture entière de la pièce par des gens concernés suivis d’une présentation de ce remix post scandale? Est-ce que la culture participative aurait pu créer un objet de réflexion sur la situation? Et si cette pièce avait été un succès? Et si son succès avait été accompagné d’une tournée? Une tournée probablement plus réussie que celle qui attend la pièce actuellement. Est-ce qu’on aurait prouvé quelque chose? Est-ce qu’un débat très tranché aurait pu mener à quelque chose de constructif? Est-ce qu’on aurait appris davantage de la situation? Je ne peux clairement pas répondre à cette question, mais ça ne m’empêche pas d’imaginer ce qui aurait pu être.

Si la culture participative peut « réparer » les failles d’une œuvre peut-être que de telles situations se résoudraient davantage par la créativité et l’art que par le mépris, la division et le conflit. Qui sait?

Et on s’inscrit comment? Tous ensemble.

Je dois conclure en admettant que ce qui est proposé ici n’est pas réalistement du ressort de quiconque. On ne peut pas écrire de lettre, ni de mettre de pression sur une institution en particulier pour que les choses changent. Mais ceci n’est pas du tout un problème, en fait, c’est une des grandes réussites de la culture participative : le fait que ne n’avons pas besoin d’attendre la permission de quiconque pour y participer. Le mouvement de la culture participative vient de tout un chacun.

J’ai récemment commencé à écrire de la fanfiction de téléséries québécoises, non pas parce que je croyais qu’il y avait un manque, mais parce que le terrain de jeu que je voyais s’ouvrir devant moi était trop excitant pour ne pas y plonger tête première. Comment je la vois, la culture participative est une force pour les gens qui veulent exprimer leur appréciation de leur culture par une multitude de moyens variés. C’est une manière de faire continuer le jeu de la création et de la créativité et ça, c’est très important pour l’expérience humaine. J’aime m’imaginer que si les gens s’y essayaient, si ce n’est que pour s’amuser un instant. Ça pourrait changer le panorama culturel québécois. Peut-être devriez-vous vous faire plaisir?

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