Pourquoi nos écoles sont-elles si moches ?

Entre l’architecture soviétique et les moisissures, ça fait souvent dur.

Pas besoin d’avoir des enfants pour savoir que ça va mal dans les écoles primaires du Québec. Quand c’est pas des murs pleins d’amiante, c’est le plafond qui tombe en morceaux, du mobilier désuet, ou une architecture qui n’a rien à envier aux prisons soviétiques. Découragés, plusieurs professeurs finissent d’ailleurs par payer de leur poche pour renipper leur classe.

Comment faire mieux? C’est la question que s’est posé Marc-André Carignan, diplômé en architecture et chroniqueur spécialisé en développement urbain, dans Les écoles qu’il nous faut, publié récemment chez Multimondes. On a discuté avec lui de ses recommandations pour les classes des tout-petits.

Pourquoi l’architecture des écoles primaires est-elle importante?

Il y a plusieurs variables dans la réussite éducative : la façon d’évaluer les élèves, la présence de spécialistes dans les écoles, la maternelle à quatre ans [NDLR : on lui a parlé juste avant que M. Maternelle quatre ans devienne premier ministre du Québec], etc. Mais celle qui a été largement ignorée dans les dernières années, c’est l’environnement bâti. Pourtant, on sait que c’est important pour les adultes. Si je travaille dans un bureau humide et sans fenêtres au sous-sol, il y a de bonnes chances que j’aie pas mal hâte de rentrer chez moi le soir. C’est d’ailleurs prouvé que le taux d’absentéisme est plus élevé dans un environnement de travail déplaisant.

C’est la même chose pour les écoles. Si l’école est rébarbative, qu’elle n’a pas été rénovée depuis des décennies et qu’en plus elle est basée sur un modèle qui date des années 1940, c’est certain qu’il y a des chances que les élèves décrochent. Je ne dis pas qu’en s’intéressant aux bâtiments on va régler tous les maux de l’éducation, mais c’est certain qu’on doit pas l’oublier.

Pourquoi nos écoles ont été autant négligées au Québec?

Parce qu’on n’a pas priorisé l’entretien dans les budgets dédiés à l’éducation. Il y a pourtant beaucoup d’argent qui est consacré à l’éducation. C’est la deuxième enveloppe en importance au Québec. Mais quand on doit démolir des écoles parce qu’elles sont moisies, quand on doit sortir des enfants d’urgence parce que le toit coule, ou qu’il faut installer des filets pour attraper les briques qui menacent de tomber sur des enfants, on parle en effet de négligence. On a beau dire que l’éducation est une priorité, ce ne sont clairement pas tous les aspects qui ont été une priorité sur toute la ligne.

Même neuves, les écoles sont souvent pas super belles. Pourquoi?

Il y a plusieurs problèmes. L’un d’entre eux, c’est que les plans des écoles n’ont pas évolué depuis les années 1940. J’ai visité des écoles qui sont flambant neuves mais qui sont encore construites selon le modèle traditionnel avec le gymnase au bout, les classes et les bureaux de chaque côté. Il serait temps de se demander si c’est encore la manière dont l’école fonctionne aujourd’hui. Le rapport Parent, qui a mené à la création des cégeps dans les années 1960, critiquait déjà la façon dont les écoles sont construites!

Donc déjà dans les années 1960 on savait que la façon de construire nos écoles était désuète. Pourquoi on les construit encore pareil en 2018?

Les écoles sont construites à la va-vite. Il faut que ça soit prêt pour la rentrée scolaire. Les architectes se font dire qu’il n’y a pas de temps pour consulter les enseignants ou les élèves. Il n’y a aucun temps de réflexion. Bien souvent, ils vont reprendre le modèle de la dernière école qu’ils ont conçue en l’adaptant un peu. C’est le cas de l’école Baril, dans Hochelaga-Maisonneuve. Les architectes voulaient faire des tonnes d’améliorations, mais finalement, ils n’ont rien pu faire, faute de temps. On leur dit : on le fera sur la prochaine. Mais la prochaine, elle sera aussi construite dans l’urgence.

Un autre problème c’est que ce sont souvent les mêmes architectes qui vont construire toutes les écoles. Pour pouvoir soumettre sa candidature dans les appels d’offres, il faut déjà avoir construit plusieurs écoles, ce qui fait qu’il y a peu de gens qui sont éligibles.

C’est un bilan assez sombre. Est-ce que ça peut s’améliorer?

Il y a un réveil collectif. Les architectes ont la volonté de faire autre chose. Ils ont été longtemps limités par les budgets et les contraintes gouvernementales, mais il y a maintenant une pression pour faire mieux. Le gouvernement a mis en place des initiatives pour repenser les règles, comme le LAB-école  [NDLR : auquel participe notamment Ricardo, Pierre Lavoie et Pierre Thibault]. Il y a une volonté de faire mieux et de s’améliorer. C’est une bonne nouvelle.

En écrivant mon livre, j’ai trouvé plein de super initiatives au Québec. Le problème, c’est que souvent c’est un seul aspect de l’école qui est intéressant. Il y a des écoles où l’architecture est bien, mais la pédagogie n’a pas été réinventée. Dans d’autres, c’est l’inverse : la structure est vétuste, mais la pédagogie a été revue.

Ma préférée, c’est l’école Au Millénaire, au Saguenay, où un vieux bâtiment a été rénové. Tout le monde a été impliqué dans la conception, des enseignants à la présidente de la commission scolaire. Ils ont regardé ce qui se faisait ailleurs dans le monde, mais aussi du côté des entreprises qui favorisent la créativité, comme Google et Facebook, et s’en s’ont inspiré pour créer un modèle québécois qui répond à nos besoins.

École primaire Médéric-Gravel, La Baie (Saguenay) Design : Les Maîtres d’Oeuvre Photo : Alexandre Simard “Des locaux auxiliaires aux salles de classe offrent la possibilité de jumeler deux groupes pour favoriser l’enseignement entre pairs et amplifier le sentiment de communauté.”

Quels sont tes coups de cœur à l’extérieur du Québec?

On voit souvent les mêmes écoles circuler en exemple : celles de Copenhague, la fameuse école du Japon où on voit les enfants courir en rond sur la toiture. Mon coup de cœur, ce sont deux écoles du Colorado, que j’ai découvertes par hasard en faisant de la recherche d’images. Elles m’ont beaucoup intéressé parce que les problèmes là-bas ressemblent aux nôtres : le taux de décrochage, le nombre d’élèves dans les classes, la désuétude, même le fait que ce soit toujours les mêmes architectes qui font toutes les écoles.

High Tech Elementary School, Denver, Colorado Design et photo : Kurani “Différents modes d’apprentissage sont réunis dans une seule pièce pour permettre aux enfants de personnaliser leur expérience en fonction des projets sur lesquels ils doivent travailler.”

Ce qui est unique avec ces deux écoles c’est qu’elles s’adaptent aux besoins des professeurs plutôt que l’inverse. Tout est sur roulettes, donc la classe peut être reconfigurée selon les activités. Il y a un coin audiovisuel pour faire des visioconférences avec des experts dans le monde, un coin où les enfants peuvent faire du montage vidéo avec des images filmées avec un cellulaire. Dans un autre coin, les enfants peuvent littéralement dessiner sur les meubles et le plancher : la classe devient un canevas de création pédagogique. Un autre coin sert pour les expériences scientifiques avec un plancher qui peut être sali. Et finalement il y a un coin plus classique avec des tables et des chaises.

High Tech Elementary School, Denver, Colorado Design et photo : Kurani “Le plancher et les murs des salles de classe peuvent devenir des espaces de travail et de création.”

Dans ton livre, tu parles d’une salle de classe où un des murs est fait avec une bibliothèque pivotante. Tu viens de parler d’une salle de classe où on peut dessiner sur le sol. Est-ce qu’on devrait rendre l’architecture des écoles un peu plus ludique?

Il faut réfléchir l’école avec les yeux de l’usager, et l’usager, c’est un enfant. Et ça va au-delà des comptoirs de lavabo qui sont posés plus bas et des chaises plus petites. À Québec, j’ai vu un magasin de jouets dont la porte principale était toute petite. Je trouvais ça génial. Les enfants voulaient se faire prendre en photo avec la porte! Comme le magasin s’adressait aux enfants, ce sont pour eux que les portes principales avaient été conçues. Pourquoi ne pas faire la même chose dans nos écoles? Évidemment, une école, ce n’est pas La Ronde, mais un enfant a besoin de ludisme de temps en temps. Il faut que l’école soit pensée avec les yeux d’un enfant, pas juste ceux d’un adulte.

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