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Il aura suffi de quelques secondes après la fusillade au souper des correspondants de la Maison-Blanche, samedi soir à Washington, pour que l’expression s’écrive sur X : « false flag ». Ou opération sous faux drapeau. Une mise en scène fabriquée de toutes pièces pour redorer l’image du président. Le mot « staged » revenait aussi des centaines de milliers de fois dans les publications sur les réseaux sociaux.
Comme tout bon journaliste un peu obsédé par l’actualité américaine, j’ai passé mon samedi soir/nuit à suivre toute la couverture de l’événement, puis le point de presse de Donald Trump avec, comme toujours, une légère méfiance face à ce qu’on nous raconte.
Partout, on analysait les images. L’évacuation de la salle, où le vice-président JD Vance est escorté à l’extérieur par les services secrets AVANT le président… qui lui refusait de quitter sa place. Les images de l’assaillant en train de courir dans le hall, captées par caméra de surveillance. La photo du suspect déshabillé, couché sur le ventre et menotté.
Et, bien sûr, le commentaire de la porte-parole Karoline Leavitt en entrevue à Fox News avant l’incident, largement republié : « There will be shots fired tonight » (on va tirer dans le tas, traduction libre), en parlant du discours que son patron devait prononcer.
Ça n’en prenait pas plus pour que des comptes complotistes, dont plusieurs ont autrefois propagé des théories pro-Trump, avancent l’idée que la fusillade était arrangée avec le gars des vues. Que le président cherche à détourner l’attention de l’affaire Epstein ou de la guerre contre l’Iran, de mater son impopularité, voire de justifier la construction de son immense salle de bal.
Bien sûr, pour une administration qui rivalise de mensonges et d’inventions comme celle de Donald Trump, on pourrait dire que c’est l’arroseur légitimement arrosé. Surtout que les théories complotistes ont fait les choux gras du mouvement MAGA, et qu’une partie de celui-ci se retourne désormais contre lui.
Mais l’affaire semble plus grave. Si l’idée du complot émerge dès qu’il y a une tentative d’assassinat politique, que le doute devient la norme, que l’évidence devient suspecte, c’est signe qu’il y a quelque chose de passablement déréglé dans notre confiance envers la vérité.
C’est ce qui explique le retour des théories entourant la fusillade de Butler, en Pennsylvanie, le 13 juillet 2024, quand l’oreille de Donald Trump a été éraflée par une balle. On oublie souvent qu’un de ses partisans dans la foule a été tué, et deux autres blessés.
Au-delà de l’image du candidat Trump brandissant le poing au milieu de ses gardes du corps, la joue maculée de sang, des internautes ont consacré plusieurs semaines à analyser l’évolution de l’oreille du président pour s’imaginer un scénario à la WWE, destiné à mousser sa popularité.
Des théories similaires sont aussi apparues après l’assassinat du militant d’extrême droite Charlie Kirk ; les internautes ont alors rejoué en boucle les images de tous les angles pour avancer que le tireur n’était pas à 130 mètres de lui sur le toit d’un édifice, mais dans la foule qui lui faisait face.
Le fait que d’anciens partisans MAGA participent au mouvement n’est pas anodin, selon la professeure Carignan. « La mentalité complotiste a été nourrie par Trump. Plusieurs de ses anciens proches, comme Marjorie Taylor Greene, Joe Rogan ou Tucker Carlson sont habitués de diffuser des théories complotistes. Quand ils sont exposés à de nouvelles théories, ils leur font écho. » Trump récolte là aussi ce qu’il a semé.
Ce n’est pas d’hier que le doute s’impose. En 1835, Andrew Jackson a fait l’objet de la première tentative d’assassinat contre un président américain. L’assaillant, un chômeur un peu timbré, n’a pu tirer parce que son arme s’est enrayée. Tandis que Jackson évoquait un complot ourdi contre lui par un sénateur rival, un journal républicain avançait que l’attaque n’était qu’une mise en scène du président pour raviver sa notoriété.
Dans l’histoire des États-Unis, plus du quart des présidents américains ont été la cible de tentatives d’assassinats. Quatre en sont morts, et presque chaque fois, la version officielle a été remise en question.
C’est ici que je fais une confession bien moins intéressante qu’elle n’a l’air : je suis un ancien adepte de théorie du complot.
À 12 ans, je vois pour la première fois le film JFK, d’Oliver Stone, qui relate en fiction la croisade du procureur de la Nouvelle-Orléans, Jim Garrison, à la fin des années 1960, pour contester la version officielle de l’assassinat de John F. Kennedy, le 22 novembre 1963.
Le président s’est fait tirer dessus alors qu’il était à bord d’une Lincoln décapotable traversant les rues de Dallas, au Texas. La scène a été filmée par un spectateur, Abraham Zapruder, qui essayait sa nouvelle caméra 8 mm. Le résultat est flou et mal cadré, mais saisissant.
Jim Garrison, alors procureur de La Nouvelle-Orléans, ne pouvait pas croire qu’un détraqué solitaire comme Lee Harvey Oswald ait pu tuer le président des États-Unis. Et ce, malgré le rapport étoffé d’une commission d’enquête, présidée par le juge en chef de la Cour suprême Earl Warren.
Garrison s’est donc penché sur les incohérences dans l’enquête pour émettre sa propre thèse invoquant la CIA, le FBI, le complexe militaro-industriel, la mafia et même le vice-président, Lyndon B. Johnson, dans un vaste complot pour éliminer un président hostile à leurs intérêts.
Pour y adhérer, il faut croire que des centaines de personnes impliquées auraient été capables de se la fermer pendant des décennies. Or, quiconque connaît un peu le milieu des potins sait que l’humain est une grande gueule naturelle.
Dans le film d’Oliver Stone, le personnage de Jim Garrison revient longuement et de façon très convaincante sur les images de l’assassinat pour montrer qu’un tireur solitaire, posté au sixième étage d’un immeuble situé derrière le cortège présidentiel, ne pouvait être seul responsable des blessures mortelles infligées au président.
Jeune, j’ai bu cette version jusqu’à l’obsession. J’ai lu le rapport honni de la commission Warren avec mépris et j’ai dévoré des dizaines de livres sur l’affaire — à peu près tous dans le sens de la théorie du complot. C’était presque identitaire (parlez-en à mes camarades du secondaire que je gossais avec ça).
Les années ont passé et, méthode journalistique aidant, je me suis questionné sur ma vision tunnel face à l’assassinat de JFK. Je me suis forcé le derrière pour lire d’autres ouvrages et articles moins alarmistes, et passablement critiques de l’œuvre d’Oliver Stone.
Le château de cartes s’est rapidement effondré. L’idée d’un président éliminé par l’État profond est fort séduisante, mais s’appuie sur bien peu de concret. Les témoignages soi-disant oubliés par la commission Warren, brandis par les adeptes du complot, ont à peu près tous été vérifiés, mais invalidés. Soit parce que le témoin n’était pas crédible, soit parce qu’il disait le contraire d’une cinquantaine d’autres témoins.
De même, la trajectoire des balles ou la position des cibles devenaient des interprétations assez libres de la réalité, pour essayer de confirmer une conclusion prévue d’avance. Dans la réalité, les balles qui ricochent sur les os et les muscles ne suivent pas des trajectoires parfaites.
L’enquête officielle conserve bien sûr des zones d’ombres (dont le passé de Lee Harvey Oswald) et des éléments contradictoires, comme dans toute enquête. Mais c’est un peu ça, la réalité : tout n’est pas toujours limpide.
Alors, pourquoi je tenais tant à croire un récit digne d’un polar, fabriqué par un talentueux scénariste, plutôt que la réalité plate d’un assassin solitaire et désaxé ? Justement parce que la réalité est éminemment décevante. Et que, pour nous rassurer face à des événements troublants, on veut croire qu’il y a plus complexe.
« La recherche montre que les théories du complot offrent des explications simples à des phénomènes où les sources officielles n’apportent pas de réponse satisfaisante, explique la professeure Carignan. Elles apportent un sentiment de pouvoir, et c’est rassurant, parce que ça donne un sens. Avec Internet, ça développe aussi et surtout un sentiment d’appartenance auprès de groupes qui nourrissent la bête. »
Malgré la déclassification de la presque entièreté des documents liés à l’assassinat de JFK, on ne saura jamais avec certitude s’il y a eu complot ou pas. L’incertitude est de toute façon devenue une industrie de livres et de balados qui dépasse désormais l’événement.
De véritables complots politiques ont été débusqués aux États-Unis, comme les interventions militaires en Amérique latine, le scandale du Watergate ou les mensonges sur la présence d’armes de destruction massive en Irak. Mais ce sont avant tout des médias traditionnels qui ont mené des enquêtes poussées, et non un gars dans son sous-sol qui a isolé un frame sur son écran.
Ce qui étonne aujourd’hui, c’est qu’alors que les événements sont captés par de multiples caméras, de tous les angles, le doute est encore plus rapide, pour ne pas dire instantané. Comme si l’époque excluait d’emblée de croire à ce qu’on voit.
Même pas besoin de l’IA pour ça.
« La recherche montre un lien entre l’adhésion aux théories du complot et la méfiance envers les institutions », explique Marie-Ève Carignan, professeure à l’Université de Sherbrooke et spécialiste de la question. « Est-ce que c’est se méfier des institutions qui amène à croire, ou c’est la croyance qui mène à se méfier des institutions ? Les deux sont possibles. Mais dans un cas comme dans l’autre, ça mène à faire davantage confiance à des thèses qui viennent de citoyens plutôt que de source officielle. »
« Un des éléments qui a contribué à la popularité du phénomène QAnon, c’était justement l’invitation aux internautes lancée par la personne derrière le pseudonyme : enquêtez, analysez les images et les documents par vous-mêmes. Elle redonnait un sentiment de pouvoir aux gens. Et c’est le même procédé qu’on retrouve quand on analyse des images. »
Étais-je normal, docteure (en communication) ? « Ce n’est pas honteux, me rassure Marie-Ève Carignan. À peu près tout le monde peut y adhérer à un moment ou à un autre. Moi-même, si je m’intéresse à ces théories, c’est que je trouve ça fascinant. On baigne dans une culture populaire qui suscite cet intérêt : les livres, les films, les séries. La fiction nous incite à croire que les complots sont partout. C’est tellement nourri par l’imaginaire culturel qu’on a envie d’y adhérer. »
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