.jpg.webp)
Pourquoi les femmes ambitieuses nous dérangent autant au cinéma
À l’écran comme dans la vie, les femmes de carrière font face à de multiples défis.
En 2026, les statistiques démontrent la persistance du fameux plafond de verre dans les postes de gestionnaires. Les femmes sont aussi sous-représentées en politique, ainsi que dans des disciplines telles que les sciences et les mathématiques pour lesquelles on prête un don aux garçons et un désintérêt aux filles qui n’ont pourtant rien d’inné. Et lorsqu’elles se hissent au sommet, les femmes sont fréquemment écorchées par un discours social sévère qui leur prête une personnalité froide et féroce.
Ce printemps, la sortie du film Le diable s’habille en Prada 2 ramène sur le tapis les thèmes de l’ambition et de la réussite des femmes dans le monde du travail. De la « carriériste » à la girlboss, notre perception des femmes de carrière fictives en dit long sur notre réalité.
Carriéristes ou déterminées ?
On entend souvent le terme « carriériste » pour caractériser les femmes qui consacrent beaucoup d’énergie à leur vie professionnelle. Ces dernières sont souvent des femmes qui ont choisi de ne pas avoir d’enfants (entre autres parce que le monde du travail a encore des croûtes à manger pour favoriser la conciliation travail-famille), choix pour lequel elles sont sévèrement jugées.
Même inconsciemment, dire qu’une femme est « carriériste » implique qu’on lui reproche de ne pas se conformer aux diktats de la féminité.
D’ailleurs, remarquez que jamais on opère cette distinction pour les hommes d’affaires. Un P.D.G. ou un gestionnaire – qu’il soit père ou non – est ambitieux, déterminé, passionné. On se questionne rarement sur les sacrifices qu’il (ou que sa conjointe) a dû faire pour goûter au succès.
Le diable s’habille en Prada : ambitieuses, mais rarement amoureuses
Au cinéma, l’indépendance financière et le leadership au féminin riment souvent avec cruauté (il n’y a qu’à penser à la sanguinaire créatrice de mode Cruella d’Enfer dans Les 101 Dalmatiens de 1996) ou solitude.
Dans l’iconique film Le diable s’habille en Prada (2006), la rédactrice en chef Miranda Priestly en est à son énième divorce, et le copain de la protagoniste Andy Sachs est indisposé par le train de vie chargé de sa douce au point de rompre avec elle.
Ajoutez à ça qu’Andy est constamment la cible des reproches et des railleries de ses proches. Son crime ? Briller dans l’univers de la mode (considéré futil par ses ami.e.s) et aimer la proximité avec le pouvoir. Comble de l’ironie, le film se clôt avec Andy qui, après avoir démissionné de Runway, reprend contact avec son ex… qui vient d’être embauché comme sous-chef d’un restaurant (un emploi qui ne rime guère davantage avec « disponibilité » et « flexibilité », soit exactement ce qu’il reprochait à Andy!). Vous avez dit « double standard » ?
De Carrie Bradshaw à Jo March
Heureusement (mais très lentement), les représentations changent. La productrice Shonda Rhimes, par exemple, a multiplié les séries menées par des protagonistes féminines qui n’hésitent pas à faire preuve d’ambition avec Grey’s Anatomy, Scandal et How to Get Away with Murder.
Plus récemment, dans son adaptation des Filles du docteur March, la réalisatrice Greta Gerwig a même souligné à quel point la lutte contre les stéréotypes sur les femmes de carrière ne se fait pas sans heurts. L’héroïne Jo March – une écrivaine éprise de liberté – refuse l’amour de son meilleur ami au nom de son indépendance. Mais, comme dans le livre publié en 1868, Jo finit par se marier et mène une vie de maison bucolique, alors qu’elle a toujours affirmé que cette destinée ne l’intéressait pas.
L’autrice Louisa May Alcott voulait que sa protagoniste reste célibataire (comme elle), mais ses éditeurs de l’époque avaient refusé. Elle a dû trahir son personnage afin que son livre soit publié. Greta Gerwig dénonce cette pression en donnant à la scène finale des airs kitsch qui la font détonner du reste du film. Elle a même ajouté une ultime séquence où Jo March voit son livre être enfin imprimé, terminant le film sur l’accomplissement du rêve professionnel et non sur le convenu « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ».
Glinda la girlboss
En phase avec cette évolution, la culture pop s’est dotée de termes qui se voulaient plus positifs pour désigner les femmes de tête. Ce sont les « girlboss » ou les « boss ladies » qui démontrent du « girl power ».
Par contre, ces expressions sont de plus en plus critiquées, entre autres car elles mettent l’accent sur le genre et la juvénilité, comme si une patronne ne pouvait pas être une « boss » tout court et qu’il fallait absolument souligner que c’est une « fille patronne ». À l’inverse, on ne dit jamais « boy boss » pour désigner un chef d’entreprise.
Même malaise pour le girl power qui, comme le souligne l’essai Le féminisme pop, a été récupéré comme un outil de marketing. Une journaliste du Huffington Post souligne à quel point les objets dérivés « Girl Power » font reposer sur les filles la seule responsabilité des avancées sociales. Les fillettes sont presque toujours les seules à arborer des messages engagés, tandis que les garçons reçoivent le privilège de l’insouciance avec leurs t-shirts plus souvent qu’autrement ornés de jeux de mots, de camions et de super-héros.
Nous sommes sur une corde raide entre montrer aux filles qu’elles peuvent être fortes de leurs ambitions et, de l’autre côté, rendre « cute » le pouvoir au féminin.
Les films Wicked et Wicked: For Good, contiennent d’ailleurs une critique du marketing girl power poussé à l’extrême. Telle une clinquante boîte à lunch « GRL PWR » à paillettes achetée chez Walmart, la fée Glinda ne détient qu’un pouvoir de façade qui sert de riches et cruels dirigeants. Parmi ces cruels dirigeants, le Magicien d’Oz et Madame Morrible qui nourrissent la compétition entre femmes en diabolisant la sorcière Elphaba. C’est en embrassant des valeurs d’inclusion et de tolérance, et en s’alliant avec les opprimés que Glinda atteint plus tard la vraie puissance.
Au diable les stéréotypes !
Revisiter des films cultes comme Le Diable s’habille en Prada force à une certaine empathie pour des personnages comme Miranda Priestly (sans endosser ses tactiques de manipulation et d’humiliation!). Opposée à l’époque à des personnages comme Carrie Bradshaw – inspirante pour sa manière d’assumer le célibat et sa carrière fondée sur la libre prise de parole, mais qui reconduit quand même certains stéréotypes sur les femmes et l’argent – , Miranda représente les défis et les préjugés avec lesquels les femmes de carrière doivent composer, et illustre les stratégies calquées sur le patriarcat que certaines ont mises en place pour faire leur place.
Miranda Priestly est hostile et calculatrice parce que c’est le rôle que notre culture lui a assigné. Et quand, dans le deuxième film, une Miranda en fin de carrière encourage Andy, des étoiles dans les yeux, en lui confiant que, oui, ses choix professionnels ont eu un coût élevé, mais que « bon sang [qu’elle] aime travailler », je n’ai qu’une certitude : le diable n’a rien à voir avec l’ambition des femmes.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!