Pourquoi l’attentat à Charlie Hebdo nous rend (déjà) cons

L’attentat contre Charlie Hebdo tourne en boucle sur toutes les télés. Normalement, plus une nouvelle est partout dans les médias, moins on en a grand chose à foutre. On change de gouvernement, la Bourse se casse la gueule : on continuera à aller prendre une brosse le soir et à déconner de la même manière.

NDLR: Cet éditorial a été publié hier chez nos amis de chez StreetPress et nous tenons à le republier ici, parce qu’il montre une réflexion que nous trouvons pertinente.

Pourtant sur ce coup-là, avec l’attentat, on est en plein dedans. Pas parce que les tueurs ont abandonné leur voiture à deux rues de StreetPress. Pas parce qu’on s’est tapé la tête contre le mur de tristesse quand on appris la nouvelle. Mais parce que l’attentat a déjà commencé à nous rendre cons, dans notre vie de tous les jours ou ici chez StreetPress. Voilà pourquoi :

On s’autocensure déjà

Quelques heures après l’attentat, l’équipe de StreetPress débattait : doit-on sortir demain, comme prévu, notre reportage dans la mosquée de Drancy avec l’Imam chouchou des médias? On décide de reporter l’article à la semaine prochaine.

On réfléchit à plusieurs articles sur les musulmans de France, mais finalement, on se dit que ça serait tomber dans le panneau que de les mêler à l’actu du jour.

On a bien envie de parler des blogueurs qui expliquent que l’attentat est une conspiration, mais attendons un peu, ce serait donner trop d’importance aux extrémistes qui profitent de ce genre d’épisodes pour gonfler leurs rangs.

Peut-on écrire qu’on était au départ des lecteurs de Charlie Hebdo mais que certains d’entre nous ne se retrouvaient plus, depuis plusieurs années, dans la nouvelle ligne du journal? Pas évident non plus.

Sur les réseaux sociaux, c’est déjà la guerre

Un ami Facebook publie sur son mur :

« Ils méritaient que ça à Charlie Hebdo à parler comme ça des musulmans »

Sa pote lui répond, et lui s’enferme dans son truc.

Les réseaux sociaux, c’est comme le café du coin de la rue. Sauf que la connerie aussitôt oubliée qu’on aurait lancée au bar, là on l’écrit, elle nous engage, et on s’enferme dedans. Si vous aviez des amis pro-palestiniens ou pro-israéliens dans vos amis Facebook, vous avez sans doute adoré la guerre à Gaza cet été. Attendez-vous à bien pire et à bloquer quelques amis dans les prochaines semaines.

Dans la vraie vie, on est déjà fous

Mercredi midi, une petite dame pousse la porte de StreetPress, pour nous dire de « nous méfier » après l’attaque contre Charlie Hebdo :

« C’est les islamistes, ils sont nombreux. Et vous savez les Arabes, je les connais bien les Arabes. C’est une race fourbe, c’est génétique… »

Merci madame. Au revoir madame.

Un instant plus tard, c’est le téléphone d’un des membres de la rédaction qui sonne. Au bout du fil, son gardien d’immeuble… qui lui donne le nouveau code d’entrée, qu’il vient de changer « suite aux événements ». Et puis c’est un proche d’un des journalistes qui appelle pour « conseiller de rentrer en métro, plutôt qu’en voiture », pour éviter de se faire braquer.

Dans les prochains jours, chacun d’entre nous n’échappera pas aux petites pensées paranoïaques en dévisageant les passagers de sa rame de métro, les policiers multiplieront les contrôles au faciès dans les rues de Paris et nos cerveaux ne tourneront pas complètement rond.

ET SI ON FAISAIT COMME SI DE RIEN N’ÉTAIT ?

L’attentat, par définition, a un impact médiatique et psychologique sur les consciences bien plus important que l’acte en lui-même. Il nous rend limite débiles, bouleverse nos réflexes de base, nous monte les uns contre les autres.

Sans tomber dans la naïveté, notre ligne à StreetPress dans les prochaines semaines sera de faire… comme si rien ne s’était passé. Éviter de tomber dans tous les panneaux dans lesquels les auteurs de l’attentat nous invitent à foncer : le moins possible nous autocensurer, garder nos repères et éviter de transformer nos réseaux sociaux en champ de bataille. Animer un média bulletproof insensible aux retombées psychologiques de l’attentat.

Dans un monde idéal, StreetPress continuerait à critiquer Le Point, qui continuerait comme si rien ne s’était passé, à faire ses couvertures et ses sondages racistes sur les musulmans.

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