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Pourquoi je préfère qu’on me qualifie de fangirl

Geek, nerd, dork, fanboy? Nope: fangirl.

Par
Jean-Michel Berthiaume
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Je lis du comicbook depuis 30 ans. Mon histoire a commencé au Capitaine Québec, sur Ste-Catherine, quand le proprio me refilait ses vieux livres parce qu’il savait qu’il ne pouvait plus les vendre à cause de l’usure. J’ai les ai usés à mon tour. Jusqu’à la broche. Je me rappelle aussi avoir peinturé mes figurines pour qu’elles ressemblent à ce que je voyais dans les comics. Ces cadeaux, ils ont servi de pièces de construction pour mon imaginaire d’enfance. Un imaginaire que j’ai continué à entretenir bien après l’arrivée de l’âge adulte. J’en parle professionnellement dans mon contexte de travail au laboratoire de recherche Pop-En-Stock sur la culture populaire (ainsi que dans son podcast), et je continue à en parler ouvertement avec toute personne qui aurait la patience d’entretenir une conversation avec moi.

Malgré tout, j’ai toujours eu une réticence à me faire appeler geek.

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« The geek shall inherit the earth »

Au secondaire, être geek était une épithète qui mettait trop d’attention sur une personne. J’évitais de me faire appeler de cette manière, car ça équivalait à me peindre une cible sur la poitrine… et à la polyvalente, c’est pas le type d’attention que tu veux. Puis les années ont passé. Le film des X-Men est sorti. Ensuite, y’a eu Battlestar Galactica et Game of Thrones et Guardians of the Galaxy et maintenant, je sais plus vraiment ce que ça veut dire… J’aime toujours le mot, mais le terme a pour moi cessé d’avoir une signification de communauté il y a déjà bien longtemps.

C’est sûr que geek, ce n’est pas un si mauvais nom quand on pense à nerd (qui caractérise davantage des érudits en une matière bien précise ou des gens de l’informatique); dork (un commentaire sur le linge et les aptitudes sociales malhabiles, mais pas sur la culture); ou dweeb (encore dans le registre de l’insulte, mais qui évoque quand même le flegmatisme et la dévotion entière à la culture populaire).

Dr. Shane Tilton (professeur adjoint en journalisme multimédiatique à l’université Ohio Northern) définit tous ces mots dans son article « The Four Temperaments of Fandom », recyclant la théorie des humeurs popularisée par Hippocrate. Il explique en fait que les termes que l’on utilise pour se décrire (ou que les autres utilisent pour nous décrire) sont des composites de plusieurs caractéristiques, comme le démontre ce diagramme de Venn.

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« F**k You, you f**ckin Fanboy! »

Ce n’est que l’an dernier, lorsque j’écoutais un podcast mettant en vedette l’acteur Orlando Jordan (de la télésérie American Gods et du film Drumline), et que je l’ai entendu se décrire comme fangirl, que j’ai enfin eu le coup de foudre pour cette épithète. J’ai l’ai adoptée sur le champ. À mon avis, fangirl est la meilleure expression imaginable et, contrairement à l’opinion populaire, elle n’est pas simplement la version féminine de fanboy… du moins, pas dans l’usage populaire. C’est une appellation entièrement différente qui décrit une réalité entièrement différente.

Être fangirl évoque un enthousiasme illimité, une impulsion d’apparence incontrôlable pour le partage d’une passion et une volonté de création d’espaces sécuritaires pour la discussion.

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Premièrement, elle permet de s’identifier avec les aspects les plus positifs de la culture geek. Être fangirl évoque un enthousiasme illimité, une impulsion d’apparence incontrôlable pour le partage d’une passion et une volonté de création d’espaces sécuritaires pour la discussion. Être fangirl connote une adoption complète des comportements constructifs liés à la culture geek. Au contraire, fanboy (malgré que ce soit le terme plus cohérent avec mon genre) continue à représenter péjorativement les communautés de fans qui s’accrochent à cette culture via la nostalgie et l’appropriation.

«Code for every book geek: read, chat, squeal »

Deuxièmement, les fangirls sont responsables pour la majorité des fanfictions et la majorité des cosplay, puis elles sont presque aussi nombreuses que les hommes sur les plateformes de lecture de comicbooks en ligne. Elles publient davantage d’ouvrages scientifiques sur les fandoms que les hommes. D’ailleurs, le meilleur livre sur la culture des fans s’appelle : The Fangirl’s Guide to the Galaxy, par Sam Maggs. Je vous le conseille chaleureusement.

La fangirl est d’abord et avant tout une force constructive qui ne demande rien en échange de sa dévotion à un fandom.

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Vous voyez? La fangirl est d’abord et avant tout une force constructive qui ne demande rien en échange de sa dévotion à un fandom. C’est de cette manière que je désire vivre ma vie de fan. Remarquez, selon mon expérience personnelle, ce type de comportement est rare chez les hommes et c’est un peu (énormément) triste. Dans les rares occasions où j’ai entretenu des amitiés basés sur des fandoms, j’ai découvert des geeks réactionnaires, protectifs au point du Gatekeeping et, plus souvent qu’autrement, terriblement sexistes. D’ailleurs, il serait intéressant de réfléchir au fait qu’aucun terme masculin ne décrive de manière positive l’expérience masculine du fan.

C’est faute de terme fonctionnel que je dois me tourner vers l’expression fangirl. Non pas par appropriation, mais par désir de voir ma pratique de fan correctement décrite. J’ai une peur bleue d’être associé, à mon insu, à une communauté toxique.

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« We know what we’re into, we love hard, and we’re okay with it. »

Selon mon expérience, ce sont les fangirls qui ont toujours été les plus accueillantes. Si j’écris ceci aujourd’hui, c’est un peu pour les remercier d’avoir été là pour moi. Je veux leur rendre hommage en soulignant leur importance dans ma vie et en expliquant pourquoi elles sont nobles à mes yeux.

Je désire nous débarrasser de l’expression fake-geek-girl pour de bon, car je n’en ai jamais croisé une. Cette personne est une fiction entretenue pour diviser. Bien entendu, les fangirls ne sont pas exemptes des frictions qui existent dans la communauté, mais ce sont aussi elles, selon mon expérience, qui sont les plus rapides à s’en remettre.

Je préférerais qu’on m’appelle fangirl parce que je veux qu’on comprenne que quand j’aime, j’aime comme elles le font.

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Ma blonde est une importante fangirl d’X-Files (la plus grande que je connaisse, je m’incline). Mes collègues de travail me font comprendre hebdomadairement l’importance d’Harry Potter, de Stephen King et de Hunger Games. Mes amies me font redécouvrir la lutte professionnelle, Star Trek et Aliens. Je voudrais vivre ma vie de geek comme elles, avec elles.

Je préférerais qu’on m’appelle fangirl parce que je veux qu’on comprenne que quand j’aime, j’aime comme elles le font. Ou du moins, j’y aspire.