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Pourquoi est-ce que je suis toujours sur TikTok, même quand je regarde la télé?
On parle de double-écrans et de notre relation au contenu court avec un scénariste et une psychologue.
Tout ça a commencé avec une blague de l’humoriste américain Sam Morrill.
« Savez-vous combien de temps ça m’a pris avant que je ne sorte mon téléphone, la dernière fois que j’ai regardé un film ? Pas longtemps », lance-t-il dans son nouveau spécial Netflix Incorrect. « Si j’aime mieux regarder un gars laver son trottoir avec un boyau d’arrosage sur TikTok qu’un film qui a coûté 500 millions de dollars, ça peut pas être une bonne chose pour le futur du divertissement. »
J’étais, au moment même, sur mon cell en train de regarder un inconnu classer à l’aveugle les différents burgers de différentes chaînes de fast-food américaines. Pourquoi est-ce que je regardais YouTube Shorts pendant le one-man show d’un humoriste que j’ai découvert sur la même plateforme ?
L’ironie de la situation m’a rendu vaguement honteux. Pourquoi je parasitais une activité qui m’intéresse avec une autre qui ne m’intéresse pas vraiment, voire pas du tout ? Suis-je encore capable de porter attention à quelque chose pendant plus de trois minutes sans doomscroller en même temps ? Est-ce que le contenu court est en train de coloniser notre rapport à la culture ?
TikTok, Instagram, YouTube et votre cerveau
Il n’existe pas encore de littérature scientifique exhaustive à propos des effets à long terme du contenu court sur le cerveau humain parce que ça ne fait simplement pas assez longtemps que le phénomène existe. Les scientifiques sont sur le coup, mais, pour l’instant, on ne peut qu’établir des corrélations et non des liens de cause à effet.
« C’est encore impossible de dire si c’est le contenu court qui affecte le cerveau ou si ce sont des gens avec certaines prédispositions qui tendent à graviter vers la surutilisation du contenu court », explique Catherine Raymond, psychologue et chercheuse au département de psychologie à l’UQAM.
Selon ce que je comprends, le contenu court serait une petite dose de morphine pour le cerveau. On ne s’y tourne pas nécessairement pour être divertis, mais pour s’aider à traverser un moment d’inconfort, qu’il s’agisse d’une période de stress, de tristesse ou d’ennui. « Le cerveau réagit au changement. Qu’on parle de changement de couleur ou d’intensité émotionnelle, c’est une forme de stimulation et le contenu court offre constamment du renouveau », poursuit la chercheuse.
Donc, si je consulte YouTube Shorts pendant un film, ce n’est pas juste parce que mon cerveau cherche une forme de stimulation ; c’est aussi parce qu’une source presque infinie se trouve à portée de main. YouTube Shorts devient la béquille employée par mon cerveau pour traverser l’inconfort très superficiel d’avoir à s’imprégner de l’atmosphère du film.
« S’identifier à un personnage qu’on ne connaît pas d’entrée de jeu, ça demande un effort et un certain risque. Le contenu algorithmique, c’est le contraire de ça. C’est quelque chose de taillé sur mesure pour toi, pour que tu sois confortable. Dans un film ou une série, y a rien de fait sur mesure pour toi », souligne Charles Dionne, scénariste et auteur du roman Les ravisseuses, qui est de plus en plus affecté par cette réalité dans le cadre de son travail.
Selon lui, le contenu court est à la fois un ennemi et une nouvelle réalité avec laquelle il doit composer. Un compétiteur qui emprunte les codes du cinéma et de la télé sans trop s’y astreindre. On regarde quelques vidéos courtes de mon algorithme YouTube Short ensemble et il découvre rapidement les mécanismes qui retiennent mon attention : une déclaration à haut impact émotionnel immédiat, des opinions partisanes tranchées, l’impression d’être en relation parasociale avec un autre.
Le contenu court n’invente rien, sauf peut-être son mécanisme de livraison.
« Ce qu’il y a de fort là-dedans, c’est que ton contenu est tellement court qu’il n’a pas vraiment besoin de remplir ses promesses. Si c’est pas assez bon, les gens passent à une autre vidéo. C’est tellement court qu’on s’en fout s’il n’y a que les six premières secondes qui sont intéressantes », précise-t-il.
Le contenu court deviendra-t-il notre nouveau cinéma ?
La question qui tue : est-ce là une évolution naturelle ou une perversion de notre rapport à l’art et au divertissement ? Devrait-on simplement prendre cette nouvelle direction qui semble s’imposer d’elle-même ? De grands diffuseurs comme Netflix semblent déjà avoir baissé pavillon et abandonné l’idée d’être en compétition avec notre téléphone pour plutôt développer du contenu moins complexe qui peut se consommer en même temps.
Un concept qui a d’ailleurs été baptisé « contenu de deuxième écran ».
« Le contenu de deuxième écran s’articule principalement de deux façons. Premièrement, il y a la répétition. Les personnages répètent sans cesse ce qu’ils doivent faire. Le film de Ben Affleck et Matt Damon The Rip en est un bon exemple », raconte Charles Dionne, qui a lui-même été confronté à ce type de demande en développant du contenu avec Netflix par le passé. « Sinon, on te demande de puncher constamment. Révéler un secret, mettre un personnage dans le trouble, etc. Pourtant, une histoire devient vite sans queue ni tête si on fait ça. »
Créer du contenu de deuxième écran n’est toutefois pas une réelle solution. Pour un diffuseur, ça garde leurs utilisateurs « engagés », mais ces derniers se retrouvent plutôt dans une sorte de brouillard TDAH où ils font deux choses en même temps sans vraiment profiter pleinement d’aucune d’entre elles.
Dans sa pratique, Catherine Raymond côtoie beaucoup de jeunes personnes qui souffrent de leur relation à la technologie et tente de les aider à reprendre le contrôle.
Parce que oui, c’est possible de mettre un frein à ce réflexe.
« C’est certain qu’on n’arrête pas du jour au lendemain. Tout ce temps-là qu’on passe sur les réseaux, il faut le remplacer par quelque chose d’autre. Quelque chose qui nous stimule. J’ai déjà vu de jeunes personnes passer jusqu’à huit heures par jour sur les réseaux sociaux. Quand tu leur enlèves ça, c’est sûr que ça crée un vide qu’ils devront remplir », raconte la psychologue.
Récemment, la chercheuse américaine Caty Enders a publié une étude dans laquelle des participants passaient 133 minutes par jour sur TikTok. Ce n’est peut-être pas huit heures, mais comme elle l’explique : « Passez 133 minutes par jour à faire n’importe quoi et c’est certain que ça va vous changer. »
Ce n’est donc pas la nature du contenu qui est problématique, mais le mécanisme de répétition qu’il encourage. Cette maudite dose de morphine pour l’anxiété.
« C’est en allant vers l’inconfort qu’on découvre de nouvelles choses et qu’on enrichit ses perspectives. Tu vas voir un nouveau film d’horreur en salle, c’est certain que tu vas être inconfortable parce que c’est pas fait pour toi, mais tu seras content de l’avoir fait. Plus content que d’être resté chez vous toute la soirée à scroller sur Instagram », évoque Charles Dionne.
Notre rapport au contenu court est encore flou pour le moment. Le phénomène existe depuis dix ans à peine et on s’efforce encore d’y trouver nos repères. Il est encore temps de reprendre le contrôle.
« Si on veut prendre soin de son cerveau, il faut se replier sur les conseils qu’on nous donne à la petite enfance : bien manger, bien dormir, faire de l’exercice, trouver quelque chose qui nous stimule », conclut Catherine Raymond.
On n’arrêtera pas de produire du contenu court, mais on peut encore gérer la consommation qu’on en fait. Ne serait-ce que le temps de regarder un film ou le dernier spécial de Sam Morrill.
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