Bonjour,
Je m’appelle Vanessa Destiné, j’ai 35 ans, et je suis une célibataire sans enfants qui se tient avec beaucoup d’hommes gais.
Je suis ce qu’on appelle une fag hag ou une « fille à pédés », si vous préférez (dites non).
Ne faites pas le saut. Malgré son allure hautement péjorative, fag hag, combinaison des mots signifiants « tapette » et « vieille sorcière/mégère », est l’expression consacrée au sein de la communauté gaie depuis des décennies pour parler des femmes hétérosexuelles cisgenres qui nouent des liens d’amitié profonds avec des hommes cis gais ou bisexuels.
Il existe d’autres expressions comme fruit fly (mouche à fruits), queen bee (reine des abeilles), fairy godmother (fée marraine), et j’en passe, mais le terme fag hag est certainement le plus répandu. L’étiquette a vu le jour quelque part dans les années 1970 alors que la société américaine était traversée par de grands bouleversements sociaux. Pour les besoins de cet article (et parce que je ne suis pas payée assez cher), je limiterai cette énumération à l’amour libre, au mouvement pour la libération sexuelle des femmes et à l’émergence des luttes pour les droits des personnes homosexuelles.
Durant cette période faste marquée par le soulèvement de Stonewall et la montée en visibilité des communautés queer dans leur ensemble, l’expression a commencé à circuler dans ces cercles pour qualifier (souvent de manière péjorative, on ne fera pas semblant) les femmes hétérosexuelles gravitant autour des bars, des clubs et des espaces sociaux fréquentés par des hommes gais.
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Selon le JSTOR Daily, une publication en ligne consacrée à la démocratisation de la recherche scientifique, fag hag était entre autres utilisé pour parler des féministes (ma famille!) qui cherchaient à créer des alliances avec les hommes gais dans leurs combats pour l’égalité. À l’époque, toutefois, les luttes étaient encore très segmentées. Les préceptes de l’intersectionnalité, un concept qui ne verrait le jour que deux décennies plus tard, n’étaient pas encore formellement acquis. Les hommes gais cherchaient donc à se distancier de la « guerre des sexes », en pensant qu’elle ne les concernait pas, pour se consacrer à leur propre libération dans un contexte où leur simple existence posait problème.
C’est compréhensible – et c’est sans rancœur, les chums –, et ce, même si le mot fag hag renvoyait à une image de femme un peu loseuse, grassouillette et malchanceuse en amour, que les gais se résignaient à accueillir à contrecœur dans leurs espaces, surtout par pitié pour ces intruses en quête de validation.
Oui, les couteaux volaient bas dans les bars gais, mais les matraques aussi, comprenez-vous?
Maison Lavande
Ainsi, le terme fag hag demeure chargé à ce jour parce qu’il porte en lui une ambivalence : d’un côté, il traduit la marginalisation des femmes perçues comme des parasites ou des intruses dans les milieux homosexuels encore fortement stigmatisés, de l’autre, il leur confère une certaine révérence en rappelant leur rôle de confidentes et d’alliées maladroites des premiers instants dans un contexte d’isolement et de rejet sociétal.
Les femmes hétérosexuelles ont notamment prêté leurs services à titre de beards (« barbes », en français), c’est-à-dire de fausses blondes qui conféraient aux hommes gais ou bisexuels une façade hétérosexuelle leur permettant de se fondre dans la masse. La barbe comme la femme étant alors un moyen sûr et rapide d’épouser la virilité.
On peut aussi penser aux fameux lavender marriages, ces mariages de convenance entre hommes gais et femmes (parfois lesbiennes, parfois hétérosexuelles) qui avaient pour but de sauver les apparences. Pour info, la couleur lavande a souvent été associée à la communauté homosexuelle pour nourrir des paniques morales à leur sujet durant le 20e siècle. On parlait de lavender scare ou de lavender menace pour démoniser les hommes gais avec le même sérieux qu’on parlait du red scare (la peur du communisme) ou du yellow peril (la peur de la domination asiatique).
Les mariages lavande étaient particulièrement répandus dans des milieux où la réputation était vitale. Le Hollywood des années 1930, 1940 et 1950 regorge d’histoires d’acteurs et d’actrices contraints d’endosser un rôle de mari ou d’épouse de façade pour ne pas nuire à leur carrière.
Ces ententes n’étaient cependant pas toujours vécues comme une sentence ; pour certains, c’était une manière de renouer avec une forme de liberté dans une société étouffante. Le film Bernstein, consacré au grand compositeur du même nom et réalisé par un Bradley Cooper exalté (et préalablement coaché par Yannick Nézet-Séguin, un autre tannant), dépeint à merveille cette période trouble et les compromis pas toujours heureux servant à maintenir une façade hétéronormative entre deux personnes qui s’aiment profondément, mais pas de la même façon.
Fast forward aux années 1980 : au plus fort de l’épidémie du SIDA qui a entraîné l’hécatombe dans la communauté gaie, la fag hag est devenue garde-malade au chevet des hommes homosexuels aux côtés des femmes lesbiennes, déjà au front, en première ligne.
La suite, vous la connaissez sans même le savoir. Les années 1990 et son cortège de sitcoms et de comédies romantiques portées par des ingénues modernes et frivoles a permis de cimenter la présence du meilleur ami gai sassy (toujours dans un rôle secondaire, évidemment) sur petit et grand écran, de Will and Grace (Zzzz) à Sex and the City, en passant par My Best Friend’s Wedding et Girls.
Ces jours-ci, on assiste à une refonte du genre à travers les frasques d’actrices hollywoodiennes qui s’épanchent dans les bras de leurs co-stars homosexuelles affichées comme Andrew Scott ou Jonathan Bailey et celles dont la sexualité fait l’objet de toutes les spéculations comme notre bien-aimé Pedro Pascal (il nous sauvera tous).
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Au fil des décennies, l’étiquette de fag hag s’est transformée, oscillant toujours entre l’insulte, le badge identitaire ironique (allô!) et l’objet d’analyse culturelle (bis), au croisement des rapports de genre, de sexualité et d’amitié entre les femmes straights et les hommes gais.
Mes méris
J’appelle les miens « mes méris ». Ils viennent généralement en paire. À nous voir marcher en crabe sur le trottoir – eux en se tenant par la main dans un pays qui a cessé de criminaliser leur existence, moi, acclimatée à mon rôle de third wheel – on pourrait être tenté de se demander qui fétichise qui.
La vérité, c’est que notre amitié est d’abord un armistice à l’intersection des oppressions : un pacte tacite entre éconduits du système, une alliance née dans les brèches du patriarcat, un terrain neutre où l’on dépose les armes, où mes écueils dialoguent avec les leurs et où notre marginalité tisse les contours d’une famille choisie. On y rit fort et on y danse longtemps, dans cette famille unie que nous formond grâce à notre passion commune pour les divas, de Mariah « I don’t know her » Carey à Nicole « Bad Wig » Kidman. Et on y carbure aux moments d’anthologie de la culture pop, dont ce monologue iconique récité en direct des flammes de l’enfer…
Ou encore ce joyau du 7e art :
Oui, je suis une fag hag, mais je suis avant tout une alliée. Je suis consciente que l’orientation sexuelle de mes amis ne représente qu’un seul pan de leur identité et que cette orientation sexuelle, qui en fait des sujets politiques condamnés à l’hypervigilance malgré eux, ne saurait être réduite à ce satané archétype du gay best friend portant le boa à plumes. De leur côté, ils sont désormais conscients que la misogynie les concerne eux aussi et qu’ils ont des privilèges par rapport aux femmes et à d’autres minorités, dont celles qui composent le ever evolving acronyme LGBTQIA2S+.
Notre lien est précieux, fragile et repose sur un respect mutuel. Je me sens bien quand je suis avec mes amis gais. Comme beaucoup de femmes straights, je vais chercher du réconfort chez eux, dans leurs espaces, parce que je m’y sens en sécurité. Alors, la moindre des choses, c’est de leur offrir un minimum de réciprocité.
Or, toutes les fag hags n’ont pas cette délicatesse.
Féminité toxique
Je me suis sentie vraiment interpellée par une vidéo partagée en début de semaine par Owen Unruh, un créateur de contenu cri originaire de la Première Nation de Driftpile, sur le territoire du Traité no 8 du nord de l’Alberta, qui est maintenant basé à Montréal.
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Dans sa vidéo qui cumule près de 55 000 vues sur Instagram, Owen, qui est bispirituel et qui a l’habitude de partager des réflexions candides sur son processus de sobriété, dénonce la colonisation des espaces queer par des femmes hétérosexuelles tellement à l’aise qu’elles en deviennent désagréables. Selon lui, il s’agit d’un véritable fléau : ces femmes, en quête d’excitation ou d’exotisme, finissent par pomper tout l’air respirable des espaces censés être sécuritaires pour les personnes queer qui veulent simplement danser, discuter et réseauter entre elles.
Oué-oué, les femmes hétérosexuelles sont les bienvenues dans certains de ces espaces, mais elles adoptent parfois des comportements qui font chier tout le monde. On parle ici de commentaires ou de gestes déplacés, d’insistance, de vulgarité (comme si gai = sexe), voire carrément de taponnage. Bref, sans même s’en rendre compte, certaines de ces femmes reproduisent les mêmes dynamiques de prédation qu’elles reprochent aux hommes straights dans les lieux publics. Il y a quelque chose de tragique dans le fait de les voir reconduire les comportements toxiques qu’elles cherchent désespérément à fuir en utilisant au passage leur amour de RuPaul’s Drag Race et leur statut d’opprimées du patriarcat pour se soustraire aux critiques.
Et ça, c’est sans parler des lesbiennes de fin de semaine, une expression utilisée dans certains cercles pour désigner ces femmes qui ne sont pas vraiment lesbiennes ou queer, sauf une fois au chalet, et qui utilisent leur phase exploratoire comme argument pour se placer au centre des conversations et des espaces qui ne les concernent pas vraiment.
Résultat : des espaces dédiés à la communauté LGBTQ+ deviennent de moins en moins safe, queer et libérateurs.
Un zoo la nuit
« Je viens de vivre deux incidents back à back », me confie Owen au téléphone. « Je me suis dit qu’il fallait l’évoquer [publiquement] parce que c’est le symptôme d’une tendance plus large. Je vois des femmes arriver dans nos espaces, animées de bonnes intentions, mais elles viennent faire de l’extractivisme… C’est une relation à sens unique où elles viennent s’imbiber de notre essence et prendre quelque chose sans nécessairement redonner. Cette attitude, elle n’est pas viable. »
Owen m’explique que, comme personne queer et autochtone, il est particulièrement soucieux de l’importance que revêtent les cabarets de spectacle, les bars et les clubs pour les communautés marginalisées, et rappelle qu’ils permettent une connexion à laquelle les gens comme lui n’ont pas toujours accès dans le monde extérieur. Le créateur de contenu déplore que ces espaces, tout comme les gens qui les fréquentent, finissent par devenir des objets de curiosité, phénomène particulièrement évident durant les bachelorettes – les enterrements de vie de jeune fille – où les femmes hétérosexuelles prennent d’assaut les rues du Village à la recherche « d’expériences », quitte à foutre le bordel.
À noter que les hommes hétérosexuels ne sont pas en reste avec leurs bachelors, mais leur homophobie ou leurs comportements nocifs sont prévisibles et exprimés de manière tapageuse (on en a soupé des poupées gonflables), alors que pour les femmes, ça se fait de manière plus insidieuse. À travers des comportements qui se veulent « inoffensifs », on voit en réalité se rejouer des rapports de pouvoir bien ancrés : les femmes hétérosexuelles s’octroient le droit d’occuper des lieux qui ne leur appartiennent pas vraiment, et transforment les personnes queer en toile de fond pour leurs propres célébrations.
C’est comme si, à force d’être conditionnées à voir les hommes gais dans des rôles de sidekicks, les femmes straights ont oublié que les hommes gais avaient le droit d’être les personnages principaux dans leur propre environnement.
« Il y a cette impression de zoo urbain ou de safari qui renforce l’idée que les personnes queer sont bizarres, différentes de la majorité. Mais non, tout ça, c’est le fruit d’une propagande tenace… Nous sommes des personnes tout à fait normales, comme vous. Pas besoin de nous fétichiser », déclare Owen.
Pour lui, il est impératif que les femmes qui s’invitent dans les espaces queer le fassent dans une volonté d’apprentissage, tout en respectant les limites fixées. Pour être une bonne alliée, il faut, en outre, se demander comment on redonne à la communauté et ce qu’on fait, en dehors d’un 5 à 7 dans un bar gai, pour soutenir la communauté ou amplifier les multiples voix qui la composent.
« Le but n’est pas de canceller ces femmes. Ce n’est pas un call out, mais bien un call in, un rappel bienveillant, mais ferme, que ces espaces sont précieux pour nous et que votre intégration ne peut pas se faire à nos dépens. »
« Être témoin de nos discussions, être témoin de l’expression de notre queer joy, c’est un privilège, surtout dans le contexte politique actuel où nous sommes plus conscients que jamais de la précarité de nos droits. Le caractère sacré de ces espaces doit être préservé et garanti », conclut Owen.
Amen.
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