Pour en finir avec les snobs de la langue française

Entrevue avec la socio-linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin à propos de son essai « La Langue racontée. »

Dans La Langue racontée, son troisième essai, l’Insolente linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin utilise l’histoire pour prouver qu’elle a raison : on n’a aucune raison de snober la façon dont les gens parlent, parce que de toute façon, c’est toujours l’usage qui gagne anyway.

La Langue racontée est ton troisième essai sur la langue, après La Langue rapaillée et La Langue affranchie. Dirais-tu que dans celui-ci, l’histoire te permet de prouver ce que tu affirmes dans les deux autres?

Oui. J’utilisais un peu l’histoire dans les deux autres, parce que c’est toujours utile pour montrer que ce qui arrive est arrivé avant. En fait, La Langue racontée, c’est le livre d’histoire de la langue dont j’aurais eu besoin quand je donnais mon cours là-dessus à l’université. Des ouvrages de vulgarisation, il y en a beaucoup, mais ils sont tous faits en France. Ils ne parlent jamais de français québécois, sauf parfois dans un chapitre à la fin avec les autres Français hors France. On ne fait pas partie de l’histoire du français, on est en annexe. Il faut nous réapproprier notre histoire de la langue.

Est-ce que c’est pour ça que les Québécois sont complexés de leur français?

Entre autres. Moi, ce que je veux montrer, c’est que peu importe ce qu’on en pense, c’est toujours l’usage qui gagne. Mettons que l’OQLF fait une suggestion, ça veut pas dire qu’on va l’adopter. Courriel, c’est quand même l’usage qui a gagné. L’OQLF fait des tentatives, comme gaminet, mais c’est pas totalitaire, tu peux pas imposer un usage. La langue est un produit social. C’est un ensemble de consensus sociaux. Si je décide qu’un mot veut dire ça, et que tout le monde utilise ce mot-là, c’est ça qui gagne.

On s’entête pourtant à ne pas reconnaître l’usage.

Quand, dans les ouvrages de référence, on dit qu’un mot ne veut pas dire telle ou telle chose, on confirme l’usage. Sinon, pourquoi on le spécifierait? Si tu es capable de me dire que j’utilise mal un mot, c’est que t’as quand même compris ce que je voulais dire. On dirait jamais que le mot chien ne signifie pas chat!

Dans ton livre, on apprend qu’avant la Révolution française, c’était pas gênant pantoute d’écrire aussi mal qu’un membre de la Meute en état d’ébriété, même quand on était un écrivain. Qu’est-ce qui s’est passé?

Avant on s’en foutait. Ça fait pas si longtemps que ça qu’on est rigides par rapport à la langue. Pis c’est fâchant parce qu’on a comme un système qui marche moyen bien, on est pris avec, et on se fait dire que c’est super important de connaître les règles, sinon le monde s’écroule! Tout ça est un héritage de la Révolution française. Ils ont voulu redonner des choses au peuple, dont la langue. Au lieu de la donner comme un outil, ils ont décidé d’en faire une richesse. Ils ne pouvaient donc pas l’affaiblir en simplifiant le code. Ils ont fait un système super compliqué, parce qu’il fallait montrer la noblesse de la langue. Et comme c’était l’époque des Lumières, on a fait une science avec la langue. On a pris les notes de grammairiens qui avaient des considérations simplement esthétiques, et on a fondé une science là-dessus. C’est à partir de ça qu’il y a eu un clivage social. Et nous on est pognés avec ces règles-là parce qu’un dude en dix-sept-cent-chose trouvait que ça faisait beau.

Est-ce que le purisme est un classisme?

Tout à fait. Avant, l’écriture n’était pas une marque de distinction sociale. C’est juste les imprimeurs qui avaient à savoir écrire. La langue était bel et bien un outil de distinction sociale, mais pas l’écriture. On se foutait des fautes. En créant les règles, on a développé cette idée que si tu maîtrises pas les règles, t’es pas bon. Tu connais pas ta langue si tu sais pas qu’amour, délice et orgue, c’est féminin quand c’est pluriel.

Ton essai ne manque pas d’arrogance. Comment fais-tu pour être aussi insolente en histoire qu’en linguistique?

Je pense pas que je sois arrogante. Mon surnom d’insolente linguiste vient du fait que je donnais une conférence à un moment donné et un vieux monsieur m’a crié « vous avez trop de savoir, madame, vous êtes insolente! » J’ai décidé de tourner ça en dérision. Mais je suis moins pire qu’avant!

Tu n’hésites quand même pas à dire que tel dude qui a écrit une encyclopédie en neuf volumes s’est trompé!

Oui, mais c’est très documenté mon affaire! Pendant ma rédaction je suis retournée à toutes mes sources. J’ai constaté qu’il y avait beaucoup d’a priori au sujet de plusieurs connaissances qu’on tient pour acquises dans l’histoire de la langue et ça me fâchait. Je lisais des affaires et j’essayais de voir ce qui permettait à l’auteur de dire ça et c’était souvent fuck all. Je suis allée vérifier tout. J’ai beaucoup de respect pour Ferdinand Brunot [l’auteur de l’Histoire de la langue française des origines à 1900 en neuf volumes], mais il était tout seul à l’époque. La sociolinguistique historique est une discipline très jeune.

Moi, je pensais que Vaugelas c’était un pas bon parce que c’est lui qui aurait écrit la fameuse règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin, mais toi tu l’haïs pas.

Il a écrit des affaires épouvantables par qu’il était de son temps, mais je le trouve honnête dans son analyse. Il dit que c’est l’usage qui est maître. Il démontre qu’un emploi n’est pas logique, mais reconnaît que l’usage prévaut, au lieu de faire de l’autorité langagière comme c’était la norme à l’époque. C’est ça que j’aime.

À quoi ça sert, connaître l’histoire de la langue?

Si la langue a une histoire, c’est parce que la langue change! Les gens acceptent que la langue ait une histoire, que la langue n’ait pas toujours été la même, mais c’est comme si on avait atteint un point ultime et que là ça n’allait plus bouger. C’est sûr que ça va changer, mais ça change rarement d’une façon qu’on aime.

L’essai La Langue racontée est disponible dans pas mal toutes les librairies.

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