Pardonne-moi mon père car j’ai péché. Au début, je le faisais en toute innocence. C’était enivrant. Une vraie drogue. Puis, c’est devenu la routine. Un boulot presque payant. Pute, moi?? Pire. Rédactrice beauté.
« Ya toujours ben des maudites limites! » Mon chum vient de faire tomber une pile de boîtes remplies de fards à paupières. C’est officiel, mon salon a l’air d’une allée d’Uniprix, la face d’Anick Lemay en moins. Parfums, crèmes, gels, poudres: tous les jours, des cartons remplis de peanuts en styrofoam s’amoncellent devant ma porte. Je vais chercher le balai avant que mon chéri ne devienne aussi bleu que l’ombre couleur Midnight Dust qui vient d’éclater en mille miettes sur le plancher.
« Veux-tu me dire pourquoi ils s’obstinent à t’envoyer toutes ces cochonneries? T’es juste pigiste!
— Ben, ils mettent toutes les chances de leur côté pour que je choisisse de parler de leurs petits pots dans mon article…
— OK… Mais toi, comment tu fais pour choisir sur quelle gogosse tu vas écrire?
— Ça dépend du thème de l’article, de la couleur de l’emballage, de la vitesse des relationnistes à retourner mes appels. Évidemment, si ce sont des annonceurs, il y a de bonnes chances que la rédactrice en chef insiste un peu…
— Si je comprends bien, on s’en sacre de ce qu’il y a DANS le tube?!
— Écoute, c’est très compliqué. Oublie ça, tu peux pas comprendre…
Les restes de poudre s’incrustent dans les craques du plancher. Mon chum sort prendre une bière. Je reste en tête-à-tête avec mes petits pots.
En fait, c’est très simple. Nous, rédactrices beauté de magazines féminins, plions notre plume aux caprices des compagnies de cosmétiques. Nous dissertons sur la texture et l’odeur de la concoction, mais surtout, nous appuyons la mine sur le caractère infiniment in, sensuel et irrésistible du produit. L’avons-nous testé? Parfois. Nous arrive-t-il de beurrer nos pages de mixtures douteuses pour lécher le derrière des annonceurs qui font vivre la publication à coup de promesses photoshoppées? You bet!
Les magazines féminins sont à la solde des annonceurs. La publicité constitue généralement plus de 50% des revenus de ce genre de publication. Et vous ne serez pas surpris d’apprendre que les compagnies de cosmétiques investissent des sommes indécentes dans les pages glacées des revues pour Elles. Ainsi sommes-nous souvent que de simples courroies de transmission. De petits pushers qui ressassent habilement le discours des acheteurs de pub pour vendre les produits que se shootent les junkies de magazines. Et tout ça pourquoi? En moyenne, 100$ du feuillet. Une jolie somme lorsque l’on considère à quel point il est difficile de vivre de sa plume ici-bas. [La moyenne tourne autour de 50$ à 60$ le feuillet.]
C’est décidé. Moi qui poursuivais le dessein de devenir une grande journaliste, qui étais obsédée par la liberté de presse et qui, à l’université, décriais l’influence de la publicité sur les contenus éditoriaux, je vais me pendre avec des bretelles de brassières amovibles piquées lors d’une conférence sur les prothèses mammaires. Avant de m’enfermer dans la salle de bains avec une cannette de spray-net (dessus, c’est écrit solvent abuse can kill instantly), j’entreprends de rédiger les « confessions d’une rédactrice beauté », pour Urbania et la postérité.
En pleine rédac, j’ai besoin d’un second avis. Driiiiiing! « Des putes? Oui, on est des putes! » C’est une copine qui bosse dans les bureaux d’une publication canadienne reconnue. Je passe les bretelles de brassières à mon cou.
« Tu trouves pas ça un peu fort quand même?
— Franchement, t’as déjà calculé ce que ça coûte aux compagnies tous ces voyages de presse à New York et L.A… sans parler de la bouffe et de l’alcool… Tu trouves ça sain, toi?
— Ça dépend s’ils viennent nous chercher à l’aéroport en limo ou pas. Sans blague, j’avoue que ça fout de la pression…
— Et puis, il y a le département de publicité qui vient nous taper sur les doigts parce qu’on a omis de placer les produits d’un annonceur…
Mon chéri rentre un peu « gorlot ». Je somnole entre les cartons, la tête dans le styrofoam. « Tu sens bon », qu’il me souffle à l’oreille. Même si c’est probablement le spray-net, je me dis que tout n’est pas perdu: les bretelles de brassières peuvent attendre. Dans la nuit bleue Midnight Dust, je m’assoupis en flattant mon chum dans le cou. Il faut bien être un peu maman quand on sait si bien faire la putain.