Pot : un « fonds vert » nouveau genre pour venir en aide à la communauté

Quand les dispensaires de Kanesatake redonnent l'argent du pot.

La vente de pot se porte bien sur le territoire de Kanesatake, tellement bien qu’une partie des revenus engendrés par cette business est repartagée dans la communauté, entre autres pour contribuer au maintien d’un précieux programme linguistique mohawk, a appris URBANIA.

Une version autochtone de Robin des Bois serait-elle en train de s’écrire à Kanesatake ? 

Mais au lieu de détrousser les riches pour donner aux pauvres, les dispensaires de ce hameau d’environ 2000 âmes situé à la jonction des rivières des Outaouais et des Deux-Montagnes redistribueraient plutôt une partie de leurs profits à leur communauté.

Funérailles, sinistrés, achat d’autobus scolaire pour la communauté-sœur de Kahnawake, radio communautaire, soutien d’artistes locaux et cours de kanien’kéha (la langue mohawk), autant d’initiatives visant un même objectif : l’indépendance. Tant financière que culturelle.

Pour en discuter, je suis allé rencontrer Dave et Mat, deux des patrons de Medecine Box, une des nombreuses boutiques de vente de cannabis (mais la seule à avoir un sceau «Snoop Dog Approved») nichées en bordure de la route 344.  

Si certains vendeurs écoulent leur produit dans des petites cabanes austères (comme pour les cigarettes), les clients de Medecine Box ont droit à la crème des installations. 

Des échantillons des variétés de cannabis sont présentés sous verre au milieu de la grande boutique, entourés de murs de pipes, d’égreneurs, de produits comestibles, etc.

L’odeur du pot nous prend au nez dès qu’on pousse la porte, qui donne sur un immense comptoir derrière lequel se trouve une demi-douzaine de commis. Un guichet ATM permet de retirer l’argent pour effectuer les transactions, en argent liquide seulement.

À une extrémité de la boutique, il ne reste qu’un mur de cigarettes, rappelant une époque presque anachronique.

« J’ai 16 employés à temps plein et la plupart ont des familles », raconte Dave à propos de ce nouveau poumon économique local.

Les planchers neufs ont toujours leur lustre et un employé avec des gants en latex passe une moppe à travers les clients, déjà nombreux en ce mardi matin. « J’ai 16 employés à temps plein et la plupart ont des familles », raconte Dave à propos de ce nouveau poumon économique local, pendant que les riffs de Foxy Lady d’Hendrix inondent la pièce.

Dave a de quoi se réjouir. Lorsqu’il s’est lancé en affaires il y a un an, cet ancien intervenant jeunesse d’expérience menait ses activités dans un vieux conteneur converti en dispensaire.

Les affaires roulaient rondement, entrainant la construction de la boutique l’été dernier. 

Quelques mois plus tard, la boutique est fonctionnelle à 100 %, incluant un laboratoire pour tester la qualité des produits. « On teste les taux de THC, de CBD et on détecte la présence de pesticides. Nos employés ont reçu des formations pour adopter une approche plus professionnelle, voire médicale, c’est pour ça qu’on est devenus big aussi vite », croit Dave, qui dit faire venir sa marchandise de l’Ouest canadien, du « pot médical reconnu » assure-t-il. 

À l’heure actuelle, la loi sur le cannabis permet aux provinces de s’entendre avec les communautés autochtones pour réglementer la vente de pot sur leur territoire, mais Kanesatake n’a toutefois pas encore légiféré officiellement sur cet enjeu. 

«Plusieurs clients plus âgés ont recommencé à fumer après des années parce que c’est légal. On a le devoir de les avertir que le pot est désormais plus fort que dans leur temps.»

Qu’importe, l’achalandage est permanent chez la dizaine de dispensaires et les clients de Medecine Box — âgés de 21 à 90 ans –  viendraient d’aussi loin que le Texas. « Plusieurs clients plus âgés ont recommencé à fumer après des années parce que c’est légal. On a le devoir de les avertir que le pot est désormais plus fort que dans leur temps », souligne Dave, devant un présentoir de produits dérivés aux couleurs de Medecine Box, des chandails surtout, «  qui se vendent bien durant les Fêtes ».

Protéger la langue

En plus de donner de l’argent (un montant dans les cinq chiffres m’a seulement avancé Dave) au Centre culturel et de langue pour la survie d’un programme linguistique, Medecine Box dit avoir aussi offert des montants pour les finissants de l’école et pour encourager des équipes sportives. La boutique commandite également Beat Vandalz, un band de hip-hop mohawk. « Ils sont derrière nous pour la promotion. Ça m’a permis de participer à des évènements au Canada », souligne Will. E. Skandalz, le gérant et leader du groupe.

                           Will. E. Skandalz

Il salue cette volonté d’utiliser l’argent du weed pour faire le bien dans la communauté. « L’idée est de nettoyer l’image que c’est juste mauvais », résume-t-il, soulignant que des initiatives du genre existaient aussi avec l’argent du commerce de tabac sur le territoire.

Même reconnaissance du côté du Centre culturel et de langue Tsi Ronterihwanonhnha, qui a confirmé la réception d’un don substantiel pour maintenir un programme menacé de disparition. « Le gouvernement, les églises et les écoles ont tué notre langue. On a besoin d’argent chaque année pour sauver le programme », plaide la directrice de l’organisme, en contact avec des jeunes qui souhaitent ardemment parler la langue de leurs ancêtres.

Un Conseil du trésor

Medecine Box n’est pas le seul dispensaire à vouloir faire œuvre utile.

Un saut chez les commerçants voisins m’a permis de témoigner d’un effort collectif. « On collabore tous ensemble dans un objectif d’autorégulation. On a même mis sur pied un Conseil du trésor indépendant », souligne la gérante du Mary Jane, un ancien restaurant familial converti en boutique dédiée au pot. « Personne n’est en compétition avec personne, c’est un win-win situation pour l’ensemble de la communauté », souligne la gérante, qui emploie pour sa part 10 employés. « Récemment, on a donné de l’argent pour aider une femme qui a perdu sa maison dans un incendie », souligne-t-elle.

Au-delà de ces causes ponctuelles, un des véritables objectifs est de léguer quelque chose aux générations futures, affirme Dave. « J’ai grandi et passé ma vie ici. J’ai vu beaucoup de pauvreté, mais les choses changent », constate-t-il.

«Personne n’est en compétition avec personne, c’est un win-win situation pour l’ensemble de la communauté », souligne la gérante, qui emploie pour sa part 10 employés. « Récemment, on a donné de l’argent pour aider une femme qui a perdu sa maison dans un incendie.»

Son collègue Mat abonde dans le même sens, en plus de considérer la vente de pot comme une solution pour renforcer l’indépendance financière des Mohawks envers le gouvernement. « Si c’est bien fait et que tout le monde travaille ensemble, pourquoi pas ! », lance Mat, conscient que la vente de pot ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté, notamment auprès du chef Serge Otsi Simon, qui a déjà affiché des réserves au sujet de la prolifération, l’emplacement et le fonctionnement des «  cabanes à pot ». Le chef a aussi déploré l’abattage d’arbres au profit de l’expansion des potshops. J’ai tenté, sans succès, de le joindre pour ce reportage.      

« Le fait qu’on redonne aux gens et qu’on soit transparent aide vraiment à améliorer notre image », croit néanmoins Mat.

Mais il reste encore beaucoup de travail à faire pour couper les ponts avec le gouvernement, ne cache pas la directrice du Centre culturel et de langue. « Il n’y a pas de jobs et on a beaucoup d’assistés sociaux, c’est pas évident », admet-elle.

Un modèle pour la SQDC

Mais pour les dispensaires, le pot constitue un pas dans la bonne direction et encourage même le développement des bonnes relations avec les gens de l’extérieur. Ce contact avec les « blancs » contribue certainement à faire tomber quelques préjugés, croient les boss de Medecine Box. « Des gens nous demandent parfois d’afficher des évènements qui se déroulent à Oka et on dit oui. Leur maire pense que le pot ruine la communauté, au contraire. Tout le monde en profite, leurs commerçants aussi », croit Dave, qui estime servir entre 2 et 3000 clients par semaine, dont plusieurs réguliers.

Des clients comme Mo, qui fait la route depuis Montréal une fois par semaine. « C’est bien tenu, on est bien conseillé, les produits sont de qualité : la SQDC devrait prendre exemple sur eux », croit Mo, qui possède même une carte de membre avec laquelle il a droit à des ristournes.

Comme rien n’est jamais parfait, le maire d’Oka adresse quelques bémols au sujet de la florissante business du pot de ses voisins. « On a des plaintes au niveau de la circulation sur la 344. La police mène plusieurs arrestations. En plus, le commerce du pot n’attire pas une clientèle qu’on recherche à Oka », explique le maire Pascal Quevillon, qui préfère voir sa ville comme une destination récréotouristique et agroalimentaire.

Le maire ne cache pas son scepticisme envers les présumées activités de bienfaisance des dispensaires. « Selon moi, acheter leurs produits encourage le crime organisé et j’ai pas l’impression que ça rapporte grand-chose à leur communauté, à part le salaire des employés. Mais si je me trompe, c’est tant mieux », résume le maire, prêt à donner la chance au coureur.

En attendant la bonne entente entre les deux communautés, le va-et-vient se poursuit sur la route 344.

Et plusieurs jeunes du territoire apprendront le kanien’kéha grâce au pot.

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