Pomuch, là où on dépoussière les morts

Au Mexique, le Jour des Morts prend un sens tout particulier dans un petit village maya. Les habitants exhument les corps et nettoient les os de leurs défunts. Une façon de montrer le respect et l’amour qu’ils leur portent.

Au début, on a eu un peu de mal à y croire. Cela ressemblait à une histoire sortie d’un film d’horreur. Mais Benjamin, un ami, nous assurait que dans un petit village du sud du Mexique, les habitants nettoyaient les squelettes de leurs proches pour le Jour des Morts, cette fête traditionnelle mexicaine. Après quelques recherches sur Internet (et peu d’informations récoltées), on s’est dit qu’on n’avait rien à perdre. Nous sommes journalistes et Carolina a un sérieux penchant pour la photographie. On adore fouiner et faire des reportages sur toutes sortes de sujets. Et là, il fallait que l’on voie ça de nos propres yeux, donc on a pris la route.

Après une petite vingtaine d’heures en bus depuis la capitale Mexico, nous voilà arrivés à Campeche, sur la côte. Un peu cassés. L’air de la mer se fait sentir et la tentation de piquer une tête nous effleure. On décide finalement d’enchaîner dans un de ces vans qui servent de taxis collectifs, direction Pomuch, à une soixantaine de kilomètres de là.

Les morts et les vivants se refont une beauté
Arrivés à un carrefour, l’un des rares de Pomuch, on aperçoit un policier qui s’occupe de la circulation. Hormis les vans, les voitures se comptent sur les doigts d’une main. Une écolière en uniforme, une dame chargée de sacs de nourriture… La chaleur est étouffante et, ici, on se déplace en tricycle. La course coûte 7 pesos (environ 0,34 euro). Les quelque 120 engins sillonnent les petites rues en terre de ce village de 11 000 habitants. Et sinon, on se rend à pied au cimetière.

Sur le trajet, à l’ombre des maisons, des femmes vendent sur un bout de plastique posé à même le sol des linceuls brodés. Les motifs sont généralement floraux et en rapport avec la personnalité du défunt: un marteau pour les charpentiers, une batte pour les fans de base-ball, une croix, des saints et le nom de la personne. « De plus en plus de linceuls sont peints et non plus brodés », souligne cependant Carlos Yam, de l’association Maya Kin dont l’objectif est de préserver et de promouvoir la culture maya. « Cela est en partie dû à la crise économique, cela revient moins cher ». Lors du Día de Muertos au Mexique, les morts sont à la fête et doivent donc revêtir leurs plus beaux atours. Tout comme les vivants.

Ils viennent par centaines au cimetière
La porte des lieux franchie, de tous côtés, des crânes nous observent. Juchés sur un tas d’ossements, ils pointent le bout de ce qui reste de leur nez à travers un petit coffre en bois. Une image qui rappelle l’univers des pirates dans cette région du Mexique où ils ont sévi pendant plusieurs années. Pomuch n’a pourtant rien à voir avec ces aventuriers. D’origine maya, les habitants ont hérité de leurs ancêtres cette tradition bien particulière. Dans la semaine qui précède la célébration du Jour des Morts, ils viennent par centaines nettoyer les os de leurs défunts. « C’est une marque de respect », explique Sebastián. « Les gens d’ici voient cela comme quelque chose de normal. C’est mon père, ma grand-mère… L’amour ne disparaît pas avec la mort ».

Un coup de chiffon sur les os de sa belle-mère
Accroupi dans une des ruelles enchevêtrées du cimetière, Arnulfo nettoie un par un les os de sa belle-mère. L’odeur qui s’en dégage est forte et il nous faut un peu de temps pour nous y habituer. Armé d’un chiffon, Arnulfo enlève la poussière accumulée sur la peau séchée. D’abord sur les jambes, puis les bras, les hanches, les côtes. Les parties les plus petites viennent ensuite. Et enfin le crâne. Lorsque celui-ci vacille et roule soudainement, il le rattrape et le repositionne délicatement.

C’est la dernière partie du corps qui est placée dans le petit coffre en bois dont le linceul a été auparavant changé. Le couvercle resté ouvert, l’âme peut ainsi trouver refuge et regarder dans les yeux les proches qui viendront lui rendre visite. Puis, aidé de son père et de son épouse, Arnulfo replace la boîte tout en haut de l’ossuaire, considéré comme le domicile de la défunte, à l’égal de toutes ces petites maisons colorées qui composent le cimetière. L’après-midi touche à sa fin. Ses deux frères, décédés à cause du sarampion lors du passage de Gilberto, l’ouragan de 1985, devront attendre le jour suivant.

« Ici quand on se marie, c’est pour la vie. Et la mort aussi ».
Nombreux sont ceux qui ne connaissent pas exactement l’origine de cette tradition qui pourrait venir du rituel maya Hanal Pixan, qui signifie nourriture des morts. Avec l’arrivée des Espagnols qui ont imposé le catholicisme, un syncrétisme s’est alors opéré. Mais l’important pour les Pomuchenses, c’est de perpétuer les traditions héritées des ancêtres. Aujourd’hui, Arnulfo les transmet à son neveu de 8 ans qui l’écoute attentivement. Une fierté pour cet homme qui ne souhaite pas qu’elles tombent dans l’oubli. « Rien n’est dû au hasard, tout a sa raison d’être », assène Cristina tandis qu’elle fait une beauté à son mari non loin de là. « Ici quand on se marie, c’est pour la vie. Et la mort aussi. »

Découper le cadavre momifié
Dans une impasse étroite, un homme s’affaire autour d’un autre ossuaire. Depuis bientôt 10 ans, José Alfonso Hernandez Aké est le gardien du cimetière. Quand la famille ne peut s’occuper de dépoussiérer ses morts, c’est l’une des personnes à qui on fait appel, contre quelques pesos. Il a également en charge d’exhumer les corps pour transférer les os dans les petites boîtes. « Il faut attendre trois ans pour cela, explique-t-il. Parfois, le cadavre est momifié, à cause des médicaments dit-on. On doit alors le découper en morceaux avec un couteau pour qu’il rentre dans le coffre. On fait cela dans le cimetière, juste à côté de la tombe, en compagnie de la famille. Ce n’est pas un travail facile, mais quelqu’un doit s’en charger. »

Certains crânes conservent encore leurs cheveux, voire une moustache, ou sont ornés d’un sombrero. D’autres sont laissés à l’abandon, à même le sol. « Voir ces personnes oubliées de tous me rend triste, glisse José Isabel. Comment peut-on laisser dans un tel état les restes d’un être cher? » Accompagné de son épouse, il est venu s’occuper de ses grands-parents. « Je n’ai pas peur de la mort, affirme-t-il. Tôt ou tard, on doit tous s’en aller. Je crains seulement que l’on m’abandonne et que mon âme erre sans que personne n’allume une bougie pour qu’elle puisse trouver son chemin ». Pour éviter cela, José Francisco a, lui, préféré sceller l’ossuaire de son père et pense faire la même chose avec le sien. « Mes enfants vivent loin, quand je mourrai, qui viendra prendre soin de moi ? », se demande ce maçon.

Les pleurs font errer les âmes
Contrairement à d’autres parties du Mexique, comme dans les États de Oaxaca ou de Michoacan, les tombes ne sont pas fleuries de cempasúchil et recouvertes de nourriture, de copal, d’encens et d’une photo du défunt le Jour des Morts. On ne vient pas au cimetière non plus pour chanter et boire du mezcal en compagnie d’un proche. Ici la fête se déroule en privé, à la maison. À Pomuch, on raconte qu’il ne faut pas trop pleurer un mort, sinon son âme ne pourra pas se reposer. « On est triste les premiers temps, raconte Gladys, l’épouse de José Isabel. Mais lorsqu’on vient au cimetière, c’est pour se souvenir des bons moments passés avec la personne. »

Le 31 octobre, on se prépare au retour sur terre des âmes des enfants. Puis le 1er novembre, à celui des Nacuch Pixán, les âmes des adultes. Les foyers doivent être propres et bien rangés, sinon elles ne pourront pas profiter de ces retrouvailles avec les vivants et se mettront à faire le ménage. À l’aube, les familles cuisinent les différents mets que les défunts appréciaient et les disposent sur un autel. Avec une photo, des fleurs, une bougie. Pour les enfants, ce sont généralement des sucreries, des pâtisseries, des fruits, un bouillon de poulet et du chocolat chaud. Pour les adultes, un plat typique et propre à cette fête est cuisiné. Le Mucbill pollo ou pibipollo est une sorte de tamal, une pâte à base de maïs, fourrée avec du poulet ou du porc et cuit à l’étouffée dans un trou en terre avec du bois et des pierres.

Avant de passer à table, une bougie est allumée pour chaque âme. Des femmes passent de maison en maison pour prier. La nourriture est ensuite distribuée. La visite au cimetière peut alors commencer. On y vient pour allumer une nouvelle bougie et déposer un bouquet de fleurs. On prie à nouveau. Puis on s’en retourne chez soi ou l’on va sur la place du village assister au défilé. Huit jours plus tard, le même cérémonial recommence, appelé cette fois le Bix, pour dire au revoir aux âmes.

Cette volonté de perpétuer des traditions ancestrales nous a beaucoup touchés. Toucher, c’est justement le mot. Exhumer et manipuler un squelette nous semblait macabre avant de venir à Pomuch. Mais après cinq jours à déambuler parmi les morts, à écouter les proches leur parler et les bichonner, à discuter avec les habitants sur leur culture et leurs croyances qu’ils nous ont partagées avec fierté et une grande générosité, notre regard a changé. Cristina a par exemple laissé échapper sans le faire exprès le fémur de son mari. Il a atterri sur le pied de Carolina. Gênée, elle n’a pas su comment réagir. Cristina a cru qu’elle avait peur. Peur oui, mais pas de le ramasser, sinon de ne pas savoir comment, de manquer de respect. Nous avons compris qu’il existe d’autres manières d’aimer et de démontrer son attachement à quelqu’un, même après la mort.

Pour lire un autre texte sur le voyage et les différentes cultures du monde: « La « dure vie » de globe-trotter »

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