Mathieu Potvin

La politique du poil : comment notre poil et nos cheveux reflètent nos valeurs

Nos choix capillaires sont plus qu'une simple question de goût.

Dans l’Ancien Testament, Samson tirait sa force de ses cheveux. Dans le conte des frères Grimm, la crinière de Raiponce servait à la fois d’appât séducteur et de matériel d’escalade. Au milieu des célébrations entourant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, on rasait la tête des Françaises accusées d’avoir collaboré avec l’ennemi. Aujourd’hui, de jeunes trentenaires font des attaques de paniques à l’idée de perdre leur tignasse. Et on s’imagine qu’il ne s’agit que d’une parure esthétique ? Nah. Les poils, ça parle.

« La plupart des gens n’ont pas de vue d’ensemble de ce que représentent les cheveux », écrit le chercheur Kurt Stenn dans Hair: A Human History, un essai consacré à notre rapport aux poils. « Ils ne voient pas la relation avec l’histoire, la santé ou la biologie », ajoute-t-il. Pourtant, les cheveux ont été au cœur de révolutions tellement ils sont liés à notre identité.

« Peu importe où ils poussent sur notre corps, les poils envoient des signaux, explique le chercheur. Nous élaborons toutes sortes de messages en les laissant pousser, en les coupant, en les frisant, en les colorant. » Un peu comme les oiseaux utilisent leurs plumes dans le processus d’accouplement, les humains parlent avec leur pilosité. Et pourtant, il est extrêmement difficile, d’un point de vue scientifique, d’identifier précisément ce qu’ils envoient comme message.

« À quel moment des cheveux gris connotent-ils l’expérience et la sagesse, sans basculer dans la vieillesse et l’inutilité ? » , illustre-t-il.

Chose certaine, ils s’inscrivent dans la culture. Aux États-Unis, les hippies portaient les cheveux longs afin de se rebeller contre leurs parents, qui eux-mêmes les portaient courts pour se dresser contre les générations précédentes. Les hipsters n’ont rien inventé en remettant la moustache au goût du jour : la mode capillaire américaine suit un cycle d’approbation et de réprobation sociales de la pilosité faciale aussi régulier que celui des saisons. Et rien n’illustre mieux ce construit social que l’histoire de Joseph Palmer, ce fermier communiste du Massachusetts sévèrement persécuté pour avoir porté la barbe — comme 13 présidents américains après lui — dans les années 1820, à une époque où c’était socialement inacceptable.

DIS-MOI COMMENT TU TE COIFFES, JE TE DIRAI QUI TU ES

De tous les temps, les cheveux ont été des marqueurs de statut social, d’appartenance religieuse, de positionnement politique et, bien évidemment, de genre. Ces indicateurs sont des constructions sociales, qui varient d’une époque à l’autre. Les hommes des 17e et 18e siècles issus de la noblesse portaient le cheveu long et, à en croire certains, les femmes contemporaines d’un certain âge devraient s’en tenir à une toison plus courte.

« Toutes les coupes de cheveux peuvent être des coupes de lesbienne, y compris la tienne. Mais il y a des personnes dans la communauté qui veulent exprimer une rupture avec les normes de la société hétéro-cispatriarcale, et la capillarité est une excellente manière d’incarner le genre et l’orientation sexuelle auxquels on s’identifie. »

La longueur de votre touffe peut aussi révéler les secrets de votre orientation sexuelle. Ou pas… Parlez-en à n’importe quelle lesbienne qui, découvrant son homosexualité, trouve ses repères dans la ressemblance de ses consœurs à Justin Bieber. « Hell yeah ! » s’exclame Barbara Legault, qui s’identifie comme barbier butch, spécialisée dans les coiffures pour lesbiennes. « C’est sûr que les cheveux courts, ça aide à repérer les personnes avec qui on peut “vivre des affaires” », dit-elle. Jusqu’à ce qu’on se trompe, parce que toutes les lesbiennes n’ont pas les cheveux courts, et que toutes les filles qui ont les cheveux courts ne sont évidemment pas des lesbiennes.

Alors, c’est quoi, une coiffure de lesbienne ? « Aucune idée ! » répond l’experte. « Toutes les coupes de cheveux peuvent être des coupes de lesbienne, y compris la tienne. Mais il y a des personnes dans la communauté qui veulent exprimer une rupture avec les normes de la société hétéro-cispatriarcale, et la capillarité est une excellente manière d’incarner le genre et l’orientation sexuelle auxquels on s’identifie. »

En en payant parfois le prix… Car sortir des sentiers battus ne se fait pas sans conséquence. « On ne réalise pas le caractère politique de nos choix capillaires, mais on le sait qu’un mohawk, on n’associe pas ça à un poste de PDG », dit Barbara Legault.

DANS LES MARGES CAPILLAIRES

On n’associe pas non plus un afro aux plus hauts échelons. Cette coiffure emblématique de la lutte pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis dans les années 60 subit encore l’opprobre dans certains milieux. «Dans la restauration, les banques ou les médias, il y a une forte pression pour ne pas arborer des coiffures trop “», explique Abisara Machold, titulaire d’une maîtrise en sciences politiques et fondatrice du salon Inhairitance, dédié aux cheveux bouclés, ondulés, frisés ou «lockés».

« Pour une femme noire, porter les cheveux au naturel n’est pas juste une petite décision privée. Encore aujourd’hui, ça peut avoir des conséquences importantes. »

En 2015, une employés du restaurant de grillades Madison’s, au centre-ville de Montréal, s’est fait dire de rentrer chez elle après s’être présentée au travail les cheveux tressés, ce qui s’avère pourtant une stratégie très efficace pour ne pas en égarer dans l’assiette.

«Dans la restauration, les banques ou les médias, il y a une forte pression pour ne pas arborer des coiffures trop “», explique Abisara Machold

Depuis des siècles, les cheveux crépus font l’objet de répression. Pour honorer leurs racines africaines et pour des considérations pour pratiques, les esclaves Noirs entretenaient les traditions de tressage, comme les twists, les dreadlocks et les cornrows. Mais après l’abolition de l’esclavage, en 1865, plusieurs afro-américains ont ressenti la pression de lisser leurs cheveux pour se conformer aux normes européennes. Aujourd’hui, ces pressions perdurent. Et ce n’est pas sans conséquence…. «Quarante-cinq pour cent des femmes de plus de 40 ans qui se défrisent les cheveux vont subir une forme d’alopécie en raison des ingrédients chimiques très forts utilisés,” explique Abisara Machold, qui milite pour une plus grand appréciation du cheveu natural. «Mon objective est que chaque petite fille qui a les cheveux bouclés sache qu’elle est belle et que ses cheveux ne sont pas une erreur ou un défaut,» dit-elle.

Même au sein de la communauté Noire, le cheveu est source de désaccords. «Il y a une tension entre les gens de type “cheveux naturels” et ceux de type “défrisés”. Mais ce n’est pas parce que tu as les cheveux défrisés que tu n’est pas conscientisé. L’important c’est d’avoir le choix et de se sentir bien dans sa peau,» explique Abisara Machold.

LE POIL DE LA DISCORDE

Les cheveux n’ont pas le monopole de la revendication. Les poils du reste du corps peuvent eux aussi être lourds de sens. Au premier siècle avant notre ère, Cléopâtre mettait l’épilation intégrale au goût du jour. La mode s’estompera au Moyen Âge, pour revenir en force au début des années 1900, avec l’apparition des robes sans manches et, un peu plus tard, des jupes courtes.

C’est en s’écartant de ces normes que Paméla Dumont a réalisé à quel point le poil est controversé. Cette comédienne de 24 ans a fondé Maipoils, une initiative qui invite les gens à s’abstenir de toute épilation pendant le mois de mai et qui en est à sa deuxième édition cette année. « C’est pour faire réfléchir et aider à s’affranchir d’une norme. Après ça, on peut reprendre le choix de se raser ou non », explique-t-elle. Comme le mois sans alcool, mais sans le constat accablant de votre perte de contrôle sur la boisson.

L’idée est venue de sa propre réaction devant les femmes qui assumaient leurs poils foncés et abondants. « Ça me choquait et je ne comprenais pas pourquoi. J’ai réalisé que c’est parce que l’œil n’est pas habitué. On ne voit pas ça souvent », dit-elle.

Paméla Dumont n’est pas la seule à avoir été choquée à la vue de poils féminins. Internet aussi. En septembre 2017, la mannequin Arvida Byström a reçu des menaces de viol sur les réseaux sociaux parce qu’elle avait arboré fièrement sa toison tibiale dans une publicité pour Adidas. Y a pas à dire, pour de si petites choses, les poils provoquent de grosses réactions.

LE POIL DE LA COLÈRE

Tout au long de l’histoire, le poil a été utilisé à des fins politiques.

1645 —

Lorsque la dynastie Qing prend le contrôle de la Chine, le prince Dorgon ordonne aux hommes du peuple Han de se raser le devant de la tête et de porter la tresse traditionnelle mandchoue — cette coupe rasée sur le top et tressée à l’arrière, dont on retrouve une représentation raciste dans les vieux Lucky Luke. Le slogan du régime : « Coupe tes cheveux et garde ta tête, ou garde tes cheveux et perd la tête ». Ça a l’air qu’en mandarin, ça ne sonne pas plus sympathique. Quand le pays a voulu entrer dans la modernité au début du 20e siècle, on a forcé les hommes à tout égaliser, ce qui en a conduit certains au suicide.

1939-1945 —

Durant l’Holocauste, des milliers de Juifs se font raser les cheveux dans les camps de concentration nazis. Le processus vise à vendre les mèches en vue d’en faire de la corde, des tapis et des fauteuils, mais il a aussi pour résultat de déshumaniser les prisonniers.

1960 —

Les Beatles arborent le mop-top, ou la coupe bol, suscitant un vent de panique chez les adultes de l’époque qui voient dans cette coiffure cachant les oreilles un symbole de rébellion. Ils n’étaient pas au bout de leur peine puisque, quelques années plus tard, les quatre garçons portaient le cheveu encore plus long, semant la confusion des genres.

1960 —

À cette même époque, le mouvement pour les droits civiques amène plusieurs jeunes Afro-Américains à porter l’afro, coiffure emblématique de la fierté noire.

2007 —

Sous le regard des paparazzis, Britney Spears se rase le crâne durant ce qu’il est maintenant convenu d’appeler le « 2007 meltdown ».

2011 —

Sous le règne de Kim Jong-un, les Nord-Coréens peuvent choisir parmi seulement 15 coupes de cheveux pour les hommes, et 15 pour les femmes. Aucune d’elle n’a d’affiliation avec la coupe Longueuil.

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