Pleurer dans ma bouche

Les carnets d'Anick Lemay.

Je me regarde dans le miroir de la salle de bain d’en haut. Je vis dans un condo sur trois étages. Les chambres, mon bureau et la salle de bain principale sont au dernier. Une salle de bain tout droit sortie des années « 90 avec les robinets en forme de diamant et la tuile de céramique beige pas clair jusqu’à moitié-mur… Tu vois le genre?

Mais c’est une belle maison avec un beau grand parc comme voisin arrière. Ma cour devient immense grâce à lui. Je vois loin. Je l’aime, ma maison. C’est juste qu’ils ont botché la finition, disons… Les matériaux sont cheaps.

Fait que je me regarde dans le miroir et je pleure dans ma bouche. Pour ne pas faire de bruit. Ma fille regarde la TV en bas, au premier. Le son pourrait enterrer mes pleurs, mais je sais que si je les laisse couler, ça va partir en sanglots bruyants. Y’en a qui pleurent dans la pluie, moi c’est dans ma bouche.

Depuis la chirurgie, j’ai le canal tout le temps ouvert. Tu sais, le fameux chakra du cœur? On dirait que depuis qu’elles m’ont ouvert la poitrine, il ne s’est jamais refermé.

La plupart du temps, ça vient sans que je m’y attende. Depuis la chirurgie, j’ai le canal tout le temps ouvert. Tu sais, le fameux chakra du cœur? On dirait que depuis qu’elles m’ont ouvert la poitrine, il ne s’est jamais refermé. Alors je me déverse sans crier gare comme nos belles rivières au printemps. Pis j’ai pu de sacs de sable.

Cela dit, note aux psychologues et autres lecteurs bien intentionnés : ma fille m’a déjà vue pleurer. Bien avant le cancer. On ne cache pas nos émotions chez nous. Elle pleure, je pleure, nous pleurons. C’est juste que parfois, j’ai besoin d’être toute seule, de baisser mes armes, de me prendre dans mes bras et de geindre un peu sur mon triste sort.

J’ai lu que ça fait partie du cheminement… Laisse-moi te dire que pour cheminer, je chemine!

Je t’ai quitté il y a trois semaines, soulagée de voir ce qui se cachait sous le bandage post-opératoire. Depuis, j’ai revu ma plasticienne deux fois et j’ai vécu avec mon chest douloureux. J’ai arrêté les opiacés rapidement, je devenais déprimée.

Ma mère dit que j’ai sorti mes cornes de bélier; j’ai une tête de cochon depuis toujours. Mais entre toi pis moi, ça fait mal en chien! En plus de mes deux seins, on a enlevé la chaîne ganglionnaire dans mon bras gauche. Sur 22 ganglions enlevés, 13 étaient atteints… Le crabe avait rapidement fait des p’tits. Ma mobilité est donc pas mal réduite. Je ne peux pas soulever de poids, conduire mon auto, serrer ma fille dans mes bras et jusqu’à hier, je ne pouvais pas me laver toute seule…

 

Je ne peux pas soulever de poids, conduire mon auto, serrer ma fille dans mes bras et jusqu’à hier, je ne pouvais pas me laver toute seule…

Je suis une fille indépendante. Retrouver ma douche sans avoir à appeler une de mes fées m’a donné le courage qui commençait à être pas mal back order dans ma dépense. Te dire comme j’ai pensé à tous les bénéficiaires en CHSLD et à leur manque de soins de base… L’autonomie et la dignité sont intimement liées. La confiance et le lâcher-prise aussi.

Tsé, quand je te dis que je chemine… :)

Cette semaine, je suis passée par la pesée (j’ai perdu 14 livres  à NE PAS essayer à la maison), la taille (j’ai perdu 1 pouce…?) et les prises de sang. Mon oncologue, J-A, est belle comme le soleil. Sa peau est mate et colorée, son grain serré comme de la soie.

Elle m’a donné son go pour la chimio, ce vendredi 11 mai. Un mois jour pour jour après la chirurgie. Une chimio « dense » parce que je suis « jeune et en forme »! C’est la troisième fois qu’elle me le dit. Je vais commencer à y croire.

J’ai aussi eu droit à un cours sur le jus qu’ils vont injecter dans mes veines; sur les choses à faire et ne pas faire, à avaler ou pas. Dans cette heure de Chimio 101, j’ai rencontré un homme. Un octogénaire à la voix de Monsieur Latreille (le personnage de Réal Béland), un beau pince-sans-rire jovial qui habite à Laval et pour qui se rendre à Sacré-Cœur au petit matin est un véritable cauchemar.

Chaque fois qu’il prenait la parole, j’avais envie d’applaudir! On s’est regardés deux fois, on s’est souri pis… je suis un peu tombée en amour. Sa femme était avec lui, élégante et discrète, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Moi, un homme qui fait rire sa douce… les genoux me lâchent. J’espère qu’on pourra se croiser pendant nos traitements. J’ai envie de mieux le connaître et de te le présenter.

On attendait mon rendez-vous avec la pharmacienne en oncologie. Je montrais à ma fée accompagnatrice du jour des photos de mon week-end quand une dame est passée devant nous. Elle nous a dépassées de trois mètres, s’est arrêtée et est revenue sur ses pas. Shit. Je sentais dans mon chakra trop ouvert que ça risquait de faire mal… pour elle ou pour moi.

En s’approchant, elle m’a lâché un « HEY! » très sonore et, sans que je puisse fuir ou me protéger, elle m’a sacré deux grosses claques sur l’omoplate gauche. Des claques dignes d’Hugo Girard, je te jure! Elle a ensuite repris sa route avec un « Lâche pas! » bien senti.

Une grande brune, la soixantaine je dirais, bien ancrée dans ses bruyants talons carrés. En s’approchant, elle m’a lâché un « HEY! » très sonore et, sans que je puisse fuir ou me protéger, elle m’a sacré deux grosses claques sur l’omoplate gauche. Des claques dignes d’Hugo Girard, je te jure! Elle a ensuite repris sa route avec un « Lâche pas! » bien senti. Mon bras engourdi s’est réveillé en me pinçant par en dedans… Te dire les élancements! J’ai comme une corde de guitare dans mon bras, pis elle est désaccordée grave. Je sais que l’intention était bonne et je connais la maladresse, mais de grâce madame! Il y a toujours la manière…

Il y a des gens très fonctionnels chez qui les matériaux sont un peu bruts. Ça manque de finition. Comme dans ma salle de bain.

Doc Dom vient de mettre son stamp dans mon passeport d’oncologie. Le dernier dont j’avais besoin. Ça y est. J’embarque dans le train. J’ai ton billet dans ma main. Viens-tu?

P.S. Sur la photo à l’en-tête de l’article, on peut remarquer qu’après l’attaque aux claques, mon bras ne descend pu… :(

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