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Ma maman a beaucoup insisté pour faire de moi un amoureux de la lecture.
Elle m’a acheté des livres avant même que je ne sache lire. Elle m’a emmené avec elle à la bibliothèque de Port-Cartier dès que j’ai appris à décoder les mystères du langage. Au cœur de mon adolescence la plus troglodyte, elle empruntait des livres sur sa propre carte et les déposait sur le coin de mon bureau. Heureusement, je n’avais pas grand-chose d’autre à faire que de les lire : ce n’est qu’à 16 ans que j’en enfin eu accès à Internet.
Et ma mère a réussi son pari. J’aime tellement la lecture que j’ai étudié en littérature comparée et aujourd’hui, je fais carrière avec mes mots.
Ceci dit, j’ai remarqué une drôle d’aura de noblesse autour des lecteurs. Peu importe ce qu’on lit, on nous donne souvent le bon Dieu sans confession. J’en suis un bon exemple : je lis beaucoup, mais je suis loin d’avoir lu tous les classiques, et parfois, ma lecture du moment n’est pas tellement plus éloquente qu’un épisode de Game of Thrones où tout le monde est tout nu et en feu (oui, je sais que Game of Thrones est basée sur une série de romans). Mais à l’ère des réseaux sociaux où tout le monde se met en scène paraître sous leur meilleur jour, ce n’était qu’une question de temps avant que certains tentent de s’approprier cet air de noblesse.
Depuis la pandémie, le phénomène de la lecture performative est un sujet qui fait de plus en plus parler. En gros, ça consiste à se promener avec un livre en public, moins parce qu’on a envie de le lire que parce qu’on veut être vu avec ou à faire des publications sur Instagram pour se donner l’air distingué.
Ça peut être enrageant, mais ça fait aussi beaucoup rigoler.
C’est une pratique souvent associée à la masculinité performative (la mise en scène d’une masculinité perçue comme sophistiquée, plus douce), mais pas exclusivement. On l’associe aussi à des mots-clics, tels que #booktok, #bookstagram et aux influenceurs. Eh oui, encore eux.
Mais que les livres aient la cote au point de devenir des accessoires de mode, est-ce nécessairement une mauvaise chose? Crions-nous trop vite à la calamité?
« Il y a un certain prestige social associé à la lecture en public », théorise Charles-Étienne Groleau, libraire chez Raffin. « Prends le métro, par exemple. Que tu lises de manière performative ou non, tu vas détonner de 99 % du monde qui regarde son téléphone. »
Du haut de ses 28 ans, Charles-Étienne cumule déjà plusieurs années d’expérience dans le métier. En poste chez Raffin depuis maintenant quatre ans, il occupait auparavant le même poste dans une succursale Archambault de Trois-Rivières, sa ville natale. Il a donc été aux premières loges du retour de la littérature dans la culture populaire, plus spécifiquement la littérature québécoise qui reprend du poil de la bête depuis un peu plus d’une décennie.
Chez les jeunes adultes, c’est cool de lire, et ça l’est encore plus de lire québécois.
Si la lecture performative existe, c’est d’abord parce que c’est maintenant bien vu de lire en public. Toutefois, il serait cynique de croire que le processus derrière le choix d’un livre soit purement performatif. Charles-Étienne ne croit pas qu’une personne achète un livre dans le but explicite de ne pas le lire. Selon lui, tout le monde qui se donne la peine de se rendre en librairie pour acheter un livre essaiera au minimum de le lire.
Avant que nos chemins ne se séparent, Charles-Étienne m’aide à choisir un livre performatif pour que j’aie l’air d’un homme des lumières, cet été. Il me conseille de me tourner vers l’essai, une forme qui envoie un message clair aux curieux.
Sauf que j’ai peut-être trouvé mieux encore.
Au fil de mes recherches, je constate que cette fameuse aura de noblesse concerne autant l’objet que son contenu. Le livre servirait avant tout d’accessoire à un look. Une telle pratique en vient-elle à le désacraliser?
La même logique s’applique à un livre. Il peut témoigner d’un réel intérêt pour un auteur ou un sujet, tout en s’intégrant dans la cohérence d’un look. Markantoine avoue ne pas être un grand lecteur. Par contre, s’il avait à choisir un livre pour accompagner son look, il opterait pour un ouvrage sur les samouraïs ou pour Dracula, de Bram Stoker.
« J’avais peur des vampires quand j’étais petit, mais à un moment donné, j’ai eu un déclic et je suis devenu obsédé. Y a un côté de leur esthétique que j’ai intégré à ce que je fais. Ça ferait une bonne présentation », détaille Markantoine.
Cette montée en popularité de la littérature, Markantoine en voit aussi des échos dans son métier. ll me donne comme exemple une création du nouveau directeur artistique pour Dior, Jonathan Anderson : un sac à l’effigie de son ouvrage fétiche.
Comme Charles-Étienne, le designer croit que cette tendance est due à un désir d’appartenance.
« je pense qu’il y a un désir de projeter une identité qui se détache des idéaux néo-conservateurs, des gyms bros et tout ça. Ça témoigne d’un désir d’avoir l’air éduqué. »
Comme c’est le cas pour un peu tout sur les réseaux sociaux, c’est tentant de tirer des conclusions hâtives, mais dites-vous que le concept pourrait se métamorphoser sur la durée.
Pendant ce temps, réjouissons-nous : les livres sont à la mode!
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« À mon souvenir, Là où je me terre de Caroline Dawson a été l’un des premiers romans à faire jaser tout le monde. Avant ça, il y a eu La femme qui fuit, d’Anaïs Barbeau-Lavalette. En plus d’être un excellent roman, c’était aussi un très beau livre des éditions du Marchand de feuilles. Loin de moi l’idée d’accuser quiconque de l’avoir lu de façon performative, mais c’est un bel objet à trimballer en public », explique Charles-Étienne.
Comme libraire, il croit toutefois que certains choix sont explicitement anti-performatifs, comme le manga ou la bande-dessinée. Deux formes littéraires qui attirent strictement un lectorat dévoué et peu intéressé par autre chose. En revanche, Charles-Étienne croit qu’il est important de ne pas faire preuve de mauvaise fois envers les lecteurs au style soigné : « Qu’on lise passionnément ou non, l’acte de choisir un livre en public témoigne d’un geste d’appartenance. C’est pas parce qu’on est un lecteur performatif qu’on ne peut pas devenir un lecteur en bonne et due forme. Tout le monde abandonne des livres ; on a tous un livre qu’on a lu à moitié. »
« C’est une valeur sûre si tu veux avoir l’air intelligent », avance le jeune libraire avant de me suggérer Cahiers de prison d’Antonio Gramsci et Les ingénieurs du chaos, de Giuliano Empoli.
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Pour répondre à cette question, j’ai consulté Markantoine Lynch-Boisvert, designer, directeur créatif de MRKTN et enseignant d’accessoirisation de la mode au collège LaSalle. « Un bon accessoire, ça sert à présenter ton look. Ça s’inscrit dans une continuation. Ça a normalement un usage, mais ça peut être performatif aussi. Prends par exemple les lunettes de soleil : ça a un usage à l’extérieur, mais à l’intérieur, ça devient performatif », explique-t-il.
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Bien que sur le web, l’idée fasse autant rigoler que débattre, il y a deux choses à prendre en compte lorsque vient le temps de considérer la lecture performative : 1) une personne peut chercher à se mettre en scène avec un livre, mais on ne peut savoir si elle le lit vraiment. Aussi, tout le monde lit à son propre rythme et certains ouvrages exigent plus de temps que d’autres. 2) Les livres ont la cote et c’est une bonne chose, peu importe si c’est sur les réseaux sociaux ou en public.
La lecture performative est avant tout le symptôme d’un regain de popularité pour la lecture. Au Québec seulement, les ventes atteignent de nouveaux sommets depuis la pandémie. Les gens désirent obtenir le statut de lecteur (ou du moins, ils souhaitent être perçus comme tels) et ça, bien, ça les rapproche des livres, surtout les plus jeunes. Si la stratégie de ma maman de mettre des livres dans mon champ de vision a fonctionné, je ne vois pas pourquoi ça ne pourrait pas fonctionner à plus grande échelle.