Le petit lexique de la critique

On se demande souvent si la critique est morte au Québec.

C’est connu, nous avons la mèche un peu courte ici et ce n’est pas dans nos habitudes judéo-chrétiennes que de s’adonner à des débats musclés et à de la critique sévère.

Il existe encore quelques personnages plus polarisants dans l’univers de la critique d’ici, mais, de plus en plus, la critique s’est transformée en chronique culturelle et se contente de repasser une version plus ou moins modifiée du dossier de presse d’une production donnée.

Le critique au Québec est plus une courroie de transmission, qu’un redresseur de torts.

C’est bon pour la télé (mon domaine au Journal Métro), le cinéma, la littérature, la musique, le théâtre et tout le reste.

Le critique au Québec, par instinct de survie dans un petit écosystème fragile, est obligé d’être une courroie de transmission plus qu’un redresseur de torts. D’ailleurs, on parle rarement des critiques négatives et on fait plutôt l’éloge dans le sens du poil. Être un critique avenant, d’adon, offre une multiplication des opportunités, des plateformes et, surtout, des chèques de paye.

La première d’un film, avec des petites bouchées, c’est un luxe pour les pigistes.

Si bien que le chroniqueur culturel, anciennement critique, fait partie de la machine promotionnelle au même titre que les affiches dans le métro et les artisans qui font la ronde des médias.

J’ai envie vous aider à naviguer là-dedans avec un petit guide pour décoder l’opinion réelle d’un critique lorsqu’il n’ose pas trop se mouiller pour ne pas être retiré des fameuses listes d’envoi des relations publiques de notre petit milieu. Qui plus est, les premières médiatiques avec des petites bouchées constituent un groupe alimentaire vital pour les gens à la pige.

Sans plus tarder – voici mon petit lexique de la critique au Québec pour savoir si oui ou non, une production mérite notre attention et notre argent.

– C’est une proposition intéressante: la façon polie de dire qu’on n’a vraiment pas aimé ça. On lance que c’est une proposition intéressante parce qu’on le sait qu’il y a beaucoup de travail derrière une production, même quand elle rate la cible ou se contente du strict minimum.

– Ça manque de rythme: quand une série télé manque de rythme, c’est parce qu’on s’est levé pendant les épisodes pour faire autre chose, genre une brassée de blanc, une petite collation ou se brosser les dents.

– La distribution est impeccable: souligner le travail de la distribution est une façon polie de dire que le texte n’était pas très recherché et le récit vraiment ennuyant ou inintéressant. On tourne ça en positif en aimant les comédiens, parce que c’est facile d’aimer les comédiens, c’est rarement une position controversée ou litigieuse.

– Une note de 2,5 sur 5: ça, c’est le plancher pour une production québécoise. Ça se manifeste surtout pour les films. Jamais on ne descend plus bas que 2,5 et, souvent, cette note veut dire que le critique a vraiment trouvé ça insignifiant comme film, mais il ne peut pas le dire parce que ça ne se fait pas descendre le cinéma québécois, même quand il met en vedette Guillaume Lemay-Thivierge.

– C’est déjanté: quand un critique passe une heure et demie dans une salle sans esquisser un sourire, il va conclure que c’est déjanté pour ne pas dire que ce n’était vraiment pas drôle.

– On n’en sort pas indemne: ça, c’est la phrase fourre-tout pour dire qu’une pièce de théâtre (souvent) nous a marqués. Ceci dit, on sait rarement si c’est positif ou négatif. On peut ne pas sortir indemne parce qu’on ne reverra jamais tout ce temps perdu tout comme on peut ne pas ressortir indemne parce que les yeux nous chauffent tellement on a pleuré.

– La mise en scène est remarquable: à l’inverse de souligner le travail de la distribution, se tourner vers la mise en scène (ou les costumes, ou le décor), c’est un désaveu farouche envers les comédiens qui sonnaient faux. Quand on est rendu à souligner la mise en scène, c’est qu’on a affaire à un critique qui passe un mauvais moment, mais qui ne veut pas torpiller le travail des comédiens ou des artisans.

– On sent la passion derrière: un petit cousin de la proposition intéressante, souligner la passion est une belle façon d’éviter de se prononcer quand un film ou un livre nous laisse complètement de glace. C’est utilisé aussi quand un créateur qu’on apprécie offre quelque chose de décevant.

– Ce n’est pas pour tout le monde: lire «fuck, c’est pour qui ça?»

Et, finalement, la critique peut aussi se contenter d’une anecdote de tournage ou de production. Point bonus si l’anecdote poussée par l’équipe de PR contient le mot pénis. Comme ça, pas besoin de se mouiller avec une opinion, on peut juste glousser après avoir dit le mot pénis et partir sur un high.

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau : « Je vais hocher la tête au lieu de te mentir… ».

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