Petit grain de sel pour Graham Fraser

Récemment dans les pages du Devoir, le professeur Luc-Normand Tellier et Graham Fraser ont eu un vif échange à propos du Québec bashing et du bilinguisme canadien.

Désireux de montrer la propension francophile des Canadiens, pour débouter le « mythe » du Québec bashing, notre Commissaire aux langues officielles soulignait notamment qu’en Colombie-Britannique, « il faut faire la file toute la nuit devant les bureaux des commissions scolaires pour inscrire des enfants à des programmes d’immersion [française]. » J’imagine qu’il s’agissait-là d’une tentative faire la « preuve » de l’existence d’un engouement marqué pour le français, dans les provinces où il est le plus minoritaire. Cette affirmation mérite cependant d’être mise en perspective. À travers le pays, il semblerait en effet que la demande pour les écoles d’immersion française ait grimpé de 12% depuis 2006. En revanche, on peut légitimement questionner les motifs de cet engouement. Canadian Parents for French, que M. Fraser mentionne comme étant un organisme phare pour la francophilie hors-Québec, est bel et bien une organisation très dynamique qui stimule remarquablement la veine francophile des jeunes canadiens. Mais il est exagéré d’affirmer que si les gens campent devant bureaux des commissions scolaires pour inscrire leurs enfants à l’immersion, c’est avant tout parce qu’ils rêvent de voir leur progéniture incarner l’idéal du bilinguisme canadien. Tout indique plutôt que la popularité des écoles d’immersion serait aussi (sinon plus) due au fait que ces établissements offrent un environnement d’apprentissage plus favorable à la réussite que les écoles publiques « régulières ». Comme le souligne cet article, les classes d’immersion ne reflètent pas la réelle diversité qu’on retrouve au sein de la majorité des écoles canadiennes. L’immersion tend à concentrer des élèves plus doués et issus de contextes socioéconomiques plus favorables que la moyenne. Aussi, les élèves issus de l’immersion seraient globalement plus performants au terme de leurs études secondaires. «  If true, it’s elitism in a fundamental institution for creating a fair and equitable society, but allows parents to claim it’s about giving their child another language and supporting the vision of a bilingual Canada » remarque-t-on dans l’article précédemment cité. Sans vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain, voilà qui vient tempérer un brin l’accès d’enthousiasme de notre CLO. Étant moi même à Vancouver, je mentionnais récemment à un ami à quel point j’étais à la fois impressionnée et rassérénée par cet engouement pour l’immersion. Il m’a répondu en reprenant à peu près les éléments que je viens d’exposer. Cette vigile nocturne en Colombie-Britannique, donc, prenons-la avec un grain de sel. Cependant, cette semaine, l’Université Simon Fraser remettait à la professeure Paule Desgroseilliers la médaille d’honneur du Doyen des études supérieures pour récompenser sa thèse doctorale sur les représentations du bilinguisme et du français comme seconde langue, auprès des étudiants de la Colombie-Britannique. L’étude a été inspirée par cette inquiétude grandissante vis-à-vis du nombre croissant d’élèves du secondaire qui choisissent d’abandonner l’étude du français, en CB. Les travaux de Mme Desgroseilliers et son équipe se sont attardés non pas aux chiffres, mais bien aux représentations du français, comme langue seconde, chez les jeunes qui grandissent dans une province anglophone de plus en plus cosmopolite. Autrement dit: le souci de cette « grande idée » qu’est le bilinguisme canadien est-il bel et bien au coeur de la compréhension des enjeux entourant l’apprentissage du français? Il faut savoir qu’en CB, il existe trois programmes d’enseignement du français comme langue seconde, officialisés à l’intérieur du système scolaire anglophone : l’immersion précoce, l’immersion tardive et le français de base. De plus, notons que l’enseignement du français n’est pas obligatoire. Le Ministère de l’éducation de la CB exige que les conseils scolaires offrent l’enseignement d’une langue seconde obligatoire sur une période de quatre ans, mais libre à eux de choisir parmi l’allemand, l’espagnol, le français, le japonais, le mandarin et le punjabi. Néanmoins, le choix privilégié par la majorité des conseils scolaires est le français. C’est donc l’alternative « français de base » qui rejoint le plus large bassin d’étudiants, à travers la province. Il est enseigné dans la majorité des écoles, de la 5e à la 12e année, à raison (en moyenne) de 80 minutes hebdomadaire au primaire et 180 au secondaire. Là où le bât blesse, c’est lorsqu’on constate que passé le cap de la 9e année, les étudiants, face au choix de bifurquer vers l’apprentissage d’une autre langue ou de cesser l’étude des langues, se désintéressent majoritairement du français. À titre indicatif, des 232 259 inscrits dans un programme de français de base pour l’année scolaire 2010-2011 (soit 35,7% de la population étudiante totale), seuls 6105 étudiaient encore le français, parvenus en 12e année. Notons de surcroît que ces effectifs sont à la baisse. On conviendra que c’est bien mince, d’autant plus que les étudiants formés en « français de base » en ressortent rarement bilingues. Or, force est d’admettre que le véritable nerf de la guerre, il est là ; dans les écoles publiques régulières fréquentées par la majorité. Et visiblement, la « moyenne des ours », en CB, n’est pas éprise d’une fièvre francophile, tel que le laissait entendre M. Fraser. Pour en revenir à la thèse de Paule Desgroseilliers, celle-ci conclut que ce n’est pas tant l’apprentissage du français qui est valorisé par les jeunes en CB tant que l’apprentissage d’une langue seconde, en général. Au demeurant, elle note que le français est perçu comme une langue relativement inutile à maîtriser, comparativement aux langues asiatiques, par exemple, qui comptent beaucoup plus de locuteurs, sur la Côte-Ouest. Il faut cependant souligner que les francophiles, en Colombie-Britannique, demeurent des alliés précieux pour la communauté francophone. Autant les anglophones que les allophones. En effet, de manière surprenante, comme le soulignait Mme Desgroseilliers dans un entretien accordé au journal communautaire La Source, on observe que de plus en plus, les classes d’immersion françaises sont fréquentées par des jeunes qui n’ont pas l’anglais comme langue maternelle, mais bien une langue tierce! Certes, ces allophones francophiles ne constituent pas une majorité fracassante. Mais si M. Fraser cherchait un baume issu de la « West Coast » pour apaiser les âmes francophones échaudées au Québec, ça, il aurait pu le souligner. C’est une lueur d’optimisme plus modeste, certes. Mais au moins, elle est plus honnête. *** Et moi, sur Twitter, c’est @aurelolancti !

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