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Chronique Nooran Rezayi

Perquisitions ou diversion?

Mort de Nooran Rezayi : la police tourne autour du pot. 

27 février 2026
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« On tente notamment de déterminer si un crime a été commis ou avait l’intention d’être commis peu avant la tragédie. »

Jeudi matin, l’histoire roule partout dans les médias. Les policiers de Montréal mènent plusieurs perquisitions en marge d’une enquête parallèle sur les événements précédant la mort du jeune Nooran Rezayi, 15 ans, abattu par un policier de Longueuil l’automne dernier.

L’affaire avait soulevé l’ire populaire, et pour cause.

L’adolescent se trouvait avec des amis dans un quartier résidentiel de l’arrondissement Saint-Hubert, lorsque des voisins ont alerté le 911, prétextant avoir aperçu « des jeunes cagoulés à l’air menaçant ». Une résidente aurait même affirmé avoir vu une arme.

La suite a été captée par des caméras de sécurité, images rendues publiques depuis par les avocats de la famille Rezayi.

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Une autopatrouille qui débarque en trombe, des jeunes qui déguerpissent, un policier qui hurle : « Couche-toi à terre! », puis deux coups de feu. En tout, la séquence dure à peine dix secondes. S’ensuivent des manœuvres de réanimation sur le jeune Nooran, en vain.

Ce dernier est mort à quinze ans, apparemment parce qu’il fouillait dans son sac à dos.

Apparemment, parce qu’à partir de là, on est dans la pure spéculation.

Plusieurs enquêtes sont en cours pour démêler tout ça. D’abord, celle du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), un processus normal lorsqu’un corps policier est directement impliqué dans une intervention du genre, soit le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) dans le cas présent. Le tout par souci de transparence, martèle-t-on.

Ensuite, une autre enquête parallèle du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) sur les circonstances du drame.

C’est ce corps policier qui a mené, jeudi – mandats en poche –, des perquisitions à plusieurs adresses dans des résidences éparpillées à Belœil, Brossard, Candiac, Longueuil et Saint-Philippe. Des mineurs ont été appréhendés et pourraient être formellement arrêtés, apprend-on dans les médias. Au moment d’écrire ces lignes, le SPVM ne rapportait encore aucune arrestation.

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Ajoutez à tout ça une troisième enquête, commandée cette fois par la mairesse de Longueuil, Catherine Fournier, qui avait demandé en décembre au ministre de la Sécurité publique de faire la lumière sur des accusations d’ingérence visant son propre corps policier, le SPAL, dans l’enquête du BEI.

Des échanges entre le chef du SPAL et la directrice du BEI, de même que la rencontre d’une quinzaine de témoins par la police de Longueuil avant le transfert de l’enquête, sont pointés du doigt.

Et, pour couronner le tout, la famille de la victime a déposé une poursuite civile de 2,2 millions contre la Ville de Longueuil et les policiers impliqués, leur reprochant d’avoir fait un usage « déraisonnable et disproportionné » de la force.

Photo d’archive. Crédit : Jean Bourbeau.
Photo d’archive. Crédit : Jean Bourbeau.
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« Ce n’est pas juste pour Nooran, mais pour tous les autres jeunes. Ils doivent avoir confiance en la police. Chaque fois que je vois des policiers, je les vois comme des tueurs potentiels », avait lancé la mère de l’adolescent lors d’un point de presse en décembre dernier.

Voilà pour le contexte. Beaucoup d’enquêtes en cours et encore beaucoup de questions laissées sans réponse pour justifier la mort en apparence gratuite d’un ado de quinze ans.

L’insulte à l’injure

Mais ce qui, à mon sens, ajoute l’insulte à l’injure, c’est que les premières actions policières dans ce dossier soient dirigées vers des jeunes – les amis, connaissances ou des ados qui, on le présume, connaissaient la victime –, qui font en ce moment l’objet de perquisitions.

On tente notamment de déterminer si un crime a été commis ou avait l’intention d’être commis peu avant la tragédie.

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On a beau revirer cette phrase dans tous les sens, cette justification est dure à gober.

En quoi ça importe, au juste, de savoir si ces jeunes ont commis un délit ou avaient l’intention de le faire avant la tragédie?

Concrètement, ces jeunes n’ont rien fait, du moins rien de grave, sinon, on l’aurait su.

À ce stade-ci, est-ce que le simple fait de planifier, par exemple, le vol d’un char, d’un BBQ, d’un dépanneur, une bataille générale au canif avec d’autres jeunes du SECONDAIRE ou un attentat au Quartier Dix30 change quoi que ce soit à l’affaire ou à son dénouement?

Ou est-ce qu’on n’assiste pas plutôt, impuissants, à une tentative de diversion du seul véritable enjeu qu’on semble tout mettre en œuvre pour éviter de considérer : une bavure policière à forte odeur de profilage racial?

Je ne sais pas pour vous, mais j’ai beaucoup de mal à ne pas voir cette théorie clignoter en lettres ballounes fluo.

Parce que le scénario a des airs de déjà-vu.

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Des voisins qui capotent en voyant des jeunes racisés en hoodie et appellent le 911, des policiers qui débarquent et capotent à leur tour en voyant un jeune fouiller dans son sac à dos, une panique injustifiée montée en épingle, des coups de feu, la mort d’une personne innocente.

On vient tous de déchirer nos chemises devant les meurtres gratuits de Renée Good et Alex Pretti aux mains des agents du ICE. Des incidents filmés, faisant en sorte qu’il faut être solidement divorcé du réel pour maintenir que ces victimes ont eu ce qu’elles méritaient.

– Ouin, mais le gars était arm…

– VA VOIR LA VIDÉO, TABARNAK!

Pendant qu’on s’arrache les cheveux en entendant la secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis Kristi Noem accuser Good et Pretti d’avoir couru après en commettant un « acte de terrorisme intérieur », comment expliquer cette retenue devant le meurtre d’un ado de quinze ans sans histoire?

Indignation à deux vitesses?

L’éléphant dans la pièce

Ce texte ne cherche pas à accuser quiconque, mais à suggérer qu’on est peut-être en train de se faire passer un sapin, ou plutôt un baobab, avec cette série de perquisitions.

Photo d’archive. Crédit : Jean Bourbeau.
Photo d’archive. Crédit : Jean Bourbeau.
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Il y a un éléphant dans la pièce et la police donne l’impression de faire le grand écart pour ne surtout pas s’y frotter.

Bien sûr, je parle à travers mon chapeau, je ne bénéficie pas de tous les éléments pour m’exprimer là-dessus et on me répondrait sans doute que c’est une procédure normale dans ces circonstances. Soit.

Sauf qu’après 25 ans de métier, dont plusieurs à couvrir des faits divers, j’en ai vu d’autres.

J’ai entre autres couvert la mort de Fredy Villanueva, une autre histoire où les policiers semblaient avoir concentré toutes leurs énergies à éviter de mettre le doigt sur le vrai bobo : une bavure découlant d’un profilage racial.

On aurait tort de croire que je suis anti-police : mon père a été policier à Montréal pendant trente ans. L’acronyme ACAB me fait grimacer.

Ma carrière et mon bagage de Gen X centriste en quête de sens me conditionnent à chercher la nuance là où le portrait est pourtant sans équivoque.

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Il y a des pommes pourries dans tous les domaines, dans la police comme dans n’importe quel autre. Et il y a d’excellents policiers, qui sont là pour les bonnes raisons. J’en ai croisé un paquet. Mon père, retraité depuis avant le bogue de l’an 2000, est souvent même plus critique que moi à l’égard de ses anciens collègues, jugeant sévèrement des dérapages comme celui ayant causé la mort du jeune Nooran, mort à l’âge qu’ont actuellement ses petits-enfants.

Je suis donc loin de vouloir casser du sucre gratuitement sur le dos des flics. Mais n’est-il pas légitime de critiquer la police lorsqu’on sent qu’on se fait mener en bateau?

Difficile de chasser l’impression que c’est le cas depuis le début avec l’affaire Rezayi.

Plus précisément, dès ce point de presse de la directrice du BEI, Brigitte Bishop, quelques jours après le drame. Bishop disait avoir sous la main sept vidéos, dont au moins une montrant le moment où l’agent fait feu sur l’adolescent. À l’époque, ce qui m’avait surtout frappé, c’était l’une des phrases prononcées par Mme Bishop : « Nous avons saisi une arme à feu, un sac à dos, des cagoules, un bâton de baseball… ».

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Il n’en fallait pas plus pour que les manchettes s’embrasent : une arme a été saisie! Traduction immédiate dans l’opinion publique : un des ados était armé. La tragédie devenait soudainement un peu plus logique, presque justifiable.

Il faudra attendre la question du collègue Pascal Robidas de Radio-Canada pour qu’enfin, le tir soit corrigé : l’arme n’appartenait pas aux ados, mais au policier.

Dans l’intervalle, le soupçon s’était déjà incrusté, tenace, dans l’imaginaire collectif.

Sans présumer de la mauvaise foi des policiers (un peu, quand même), le fait d’insinuer qu’un jeune était armé et de médiatiser, quelques mois plus tard, des perquisitions chez neuf personnes mineures ne font à mes yeux que renforcer des préjugés et un spin sur la responsabilité des victimes dans cette affaire.

Se peut-il que le SPAL soit sur le gros nerf, considérant les tensions médiatisées des derniers mois sur son territoire, contribuant peut-être à installer un climat de suspicion autour des écoles et impliquant les jeunes?

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Soit ça brasse pour vrai (et on a raison d’y croire), soit on cherche à bâtir un climat de peur en brandissant un changement de paradigme voulant que la Rive-Sud ne soit plus un havre résidentiel gazonné à l’abri des violences urbaines de Montréal.

Au final, tout ça s’imbrique dans une machine bien huilée au bout de laquelle des voisins capotent et appellent le 911 en voyant des ados racisés déambuler dans leur banlieue tranquille.

Selon des données officielles, au cours des dix dernières années, 86 % des enquêtes du BEI se sont terminées sans que des accusations ne soient portées. Les policiers sont-ils toujours coupables des événements les impliquant? Bien sûr que non. Mais est-ce que le modèle « police qui enquête sur la police » m’a convaincu jusqu’ici de son efficacité? Je vous laisse répondre à cette question.

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Et tant qu’à y être, pourquoi la police fait-elle couler des infos sur les perquisitions, mais rien sur l’intervention du policier impliqué? Et pourquoi ces perquisitions sont-elles menées par des enquêteurs aux homicides du SPVM?

En attendant les réponses, une chose est sûre : ça prendra plus que des descentes chez des ados pour atténuer la méfiance entre la population et les forces de l’ordre.

Parce que découvrir que des kids s’apprêtaient à commettre un crime ne ramènera pas Nooran Rezayi à la vie.

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