.jpg.webp)
Le public était à peu près trois fois plus âgé que la moyenne habituelle du Zoofest, mais le DJ avait prévu le coup, enchaînant des tubes de Robert Charlebois et des Beatles avant l’arrivée sur scène du grand manitou de l’humour. Des banquiers, des vedettes du petit écran, des journalistes et beaucoup de baby-boomers remplissaient (pas tout à fait) l’Agora Hydro-Québec, splendide salle campée au cœur du complexe des sciences de l’UQAM. Gilbert Rozon allait enfin livrer le spectacle qu’il s’était engagé à donner, engagement pris sur un coup de tête qui semble refléter assez bien le parcours professionnel du fondateur de Juste pour rire.
Rendons justice à l’humour, ici, la prestation de Gilbert Rozon n’avait rien d’un spectacle humoristique, mais tout d’une conférence. Une conférence somme toute intéressante, une fois qu’on a mis de côté nos ambitions de rire.
Ce n’était pas le cas de tous les membres du public, généreux, qui offraient des rires et parfois même des applaudissements à des phrases telles que : “Chez nous, le piano était toujours accordé par un aveugle”. Ha ha ha ha ha ha! En passant, c’est souvent le cas. Plusieurs accordeurs de piano sont aveugles. Notamment parce qu’il s’agit d’une tâche que les aveugles peuvent effectuer sans trop ressentir les effets de leur handicap.
Gilbert Rozon nous raconte ainsi sa vie, sans vraiment de punch ou autre procédé humoristique. Si d’aventure c’est drôle, c’est que la vie de Gilbert Rozon est drôle – sauf la fois où il a taponné une fille dans un party, je veux dire, celle où il s’est fait pogner, ça, il n’en parle pas, c’est bizarre, quand on y pense, qu’il ait été réhabilité si facilement, enfin, non, quand on y repense, c’est pas si bizarre que ça, en tout cas, désolée, je réfléchissais tout haut… Passer de fossoyeur à tycoon de l’humour n’a rien de banal. C’est bon pour la bio.
Racontée par lui, la vie de Gilbert Rozon ressemble un peu à celle de Forrest Gump. Elle semble s’accrocher par accident aux grands éléments de l’histoire, ici, de la Révolution Tranquille. L’anecdote qui illustre le mieux le caractère fortuit du succès de Rozon est celle où il raconte la fois où il est devenu par hasard porteur de la flamme olympique (un rêve que caressaient des milliers de Canadiens) et qu’il a un peu foiré en virant une brosse la veille. On se demande avec autant d’incrédulité comment des banquiers lui ont confié de l’argent alors qu’il était déjà dans le trou d’un million de dollars. On ne fait pas ce genre de faveur à n’importe qui. Pas à une femme noire cul-de-jatte homosexuelle, par exemple.
Si ce spectacle devait être un coup de marketing pour le branding personnel de l’homme, il mène plutôt à réaliser à quel point Rozon a été privilégié, et peu reconnaissant de ses privilèges. Ça ne serait pas si grave si on ne ressortait pas du spectacle avec l’impression que Gilbert Rozon avait mené sa vie sans plus de considérations que ça envers les moins privilégiés que lui. Un grand malaise s’est installé dans la salle lorsqu’il a raconté, devant le consul d’Haïti, la fois où il avait décidé de mettre un Noir portant un bottin téléphonique sur son bottin blanc, et qu’il avait plaidé auprès de la Commission des droits de la personne être persécuté parce qu’il était homosexuel : un beau deux-pour-un sur l’oppression des groupes vulnérables.
Malgré tout, cette présentation de Gilbert Rozon – au bénéfice de la Maison du Père, faut-il le rappeler – avait tout à fait sa place dans la programmation de Zoofest, même si les jeunes humoristes se font un plaisir de s’en moquer durant les autres spectacles de la programmation. Après tout, la vocation de ce off-Juste pour rire n’est-elle pas de sortir des sentiers battus et de prendre des risques? Par ailleurs, il faut bien le lui rendre : l’orateur a rejoint son public, qui semblait satisfait à la sortie de la salle. Assez satisfait pour donner envie au père de Juste pour rire de reproduire l’expérience, ce qu’il vaudrait tout de même mieux éviter.
Le meilleur moment fut définitivement la fin, lorsqu’il nous a révélé que c’était lui, et non Jean-Guy Moreau, la voix du “Maman, c’est fini!”.
Je pourrais puncher en disant que c’était le meilleur moment parce que c’était la fin, ha ha ha, mais la vérité, c’est que moi, le “Maman, c’est fini!”, je trouve que c’est la chose la plus brillante au monde. Quand j’étais petite, et encore aujourd’hui, c’était exactement l’émotion que je vivais à la fin d’une émission de Juste pour rire. J’ai comme eu des frissons.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!
