Pendant ce temps aux lignes

La distanciation frontalière s'invite à Stanstead.

« Ça va vraiment bouleverser la vie des gens d’ici. Plusieurs se déplacent des deux côtés de la frontière », me lance une agente des services frontaliers, rencontrée hier matin au poste frontalier de Derby Line, à Stanstead. 

Moins d’une heure auparavant, les médias rapportaient la fermeture jusqu’à nouvel ordre de la frontière terrestre entre les États-Unis et le Canada, pour tous les passages jugés « non essentiels ».  D’ailleurs, j’ai essayé de traverser les douanes pour aller récolter les témoignages des Américains avoisinant, mais ce voyage n’a pas été jugé essentiel.

Anyway, pour les citoyens de la petite municipalité des Cantons-de-l’Est et des environs, il s’agit en effet d’un important chambardement. 

Et pour cause, la ligne séparant le Canada des États-Unis passe directement dans leur bourgade de près de 3000 âmes, et scinde même leur bibliothèque en deux. 

En point de presse, le premier ministre canadien a toutefois assuré que cette mesure n’affectera pas l’approvisionnement en biens essentiels comme les médicaments, le pétrole et les denrées alimentaires. Une annonce d’ailleurs bien accueillie par l’ensemble de la population, qui réclamait une telle mesure pour circonscrire les risques de propagation.

«C’est important de faire ça. Moi ma santé est comme une barre de fer, mais je prends mes précautions puisque je travaille sur la route», explique l’homme, qui me montre la bouteille d’alcool à friction qu’il traîne avec lui dans son porte-café

Dès qu’il a entendu la nouvelle, le Magogois Daniel Deslandes s’est précipité dans sa voiture pour aller acheter les pièces d’auto qui lui manquaient dans un garage du Vermont. « J’y vais une fois par mois d’habitude, acheter certaines pièces que les Américains ne livrent pas », explique ce réparateur en tout genre, que j’ai croisé au retour de ses emplettes. M. Deslandes approuve néanmoins la fermeture de la frontière. « C’est important de faire ça. Moi ma santé est comme une barre de fer, mais je prends mes précautions puisque je travaille sur la route», explique l’homme, qui me montre la bouteille d’alcool à friction qu’il traîne avec lui dans son porte-café. « J’espère juste que ça ne durera pas longtemps, sinon l’économie va prendre une claque », redoute Daniel. 

À part lui, c’est le calme plat au poste frontalier de Derby Line, même chose à celui de Stanstead à quelques kilomètres de là, sauf pour le passage des camions de marchandises.

Une équipe de TVA traine aussi dans le coin et tente aussi de prendre le pouls de ce qui se passe.

C’est rare qu’URBANIA arrive après TVA sur une job, mais ce reportage sera quand même pas mal meilleur.

Leur journaliste m’a au moins appris durant son live que le retour des snowbirds est attendu dans les prochains jours, au poste frontalier de Lacolle surtout.

Le débit de la rivière Tomifobia est rapide à l’aube du printemps. Sur le petit pont qui l’enjambe près de la rue Phelps, Sydney Flanders, 81 ans, profite du soleil en bravant les consignes du premier ministre Legault pour les plus de 70 ans. « Je voulais prendre l’air et aller faire quelques commissions », justifie ce natif de Stanstead, qui fera les frais de la fermeture de la frontière avec le Vermont. « J’y vais plusieurs fois par semaine, pour les commissions et l’essence moins chère et les bons soldes », explique M. Flanders qui se décrit comme un homme en forme, hormis « une petite pilule ici et là ».

Un peu plus loin, la maison de Tanya est située au bout de la rue Church, pratiquement sur la frontière. Un camion de la Border Patrol est garé à quelques mètres, près des passants américains qui déambulent tranquillement. « J’ai comme l’impression que la vie ne sera plus jamais la même », philosophe Tanya, qui est propriétaire d’un atelier d’art. La fermeture de la frontière la touche aussi personnellement. « Ma mère possède un café de l’autre côté et mon chum y habite aussi. Je ne sais pas si je vais pouvoir aller le voir », s’interroge Tanya, qui se demande aussi si les gens qui ont la double-citoyenneté – comme sa mère – pourront continuer à circuler. 

« Qu’est-ce qui est essentiel et qu’est-ce qui ne l’est pas? C’est ce qu’il faudra vite déterminer », croit pour sa part Richard, croisé un peu plus tard pendant la promenade de son chien. Lui aussi se rendait chaque semaine aux États-Unis pour les emplettes et faire le plein d’essence. « Ça va changer nos habitudes. Ma blonde travaille ici mais sa patronne habite au Vermont, pourra-t-elle traverser pour venir à sa compagnie? », se demande Richard, qui dit avoir l’intention d’envoyer la main à ses voisins américains de son balcon en guise de solidarité. 

La situation à la frontière semble tendue, à en juger par les deux patrouilles de la GRC qui sont venus à ma rencontre parce que je prenais des photos. Après avoir contrôlé mon identité, un des agents, fort sympathique, m’a rendu mes papiers en m’avouant que la sécurité allait être resserrée à la frontière pour limiter les passages irréguliers en cette période trouble. 

Léon, un autre natif de Stanstead, se félicite pour sa part des mesures prises par le gouvernement fédéral.  « Il [Trudeau] aurait pu agir avant, mais mieux vaut tard que jamais », souligne ce camionneur, qui habite une jolie maison près des lignes. « Je vais rarement de l’autre bord. À ma connaissance, c’est la première fois que ça arrive, sauf une couple d’heures le 11 septembre 2001 », se remémore Léon.

Près du poste frontalier de Lacolle, le magasin Duty free était anormalement désert. L’employé sur place raconte avoir vu les choses venir un peu, et espère que les affaires pourront reprendre pour la saison touristique. « En attendant, les camionneurs vont peut-être arrêter », souhaite le commis, avant de m’offrir un café gratuit. 

Un des rares restaurants de Stanstead, la pizzeria Steve, semblait fonctionner normalement sur l’heure du midi. Les clients sont limités et installés à une table de distance, m’assure la serveuse Tina. « On a beaucoup de clients américains qui viennent chercher du take out qui ne viendront plus, tout comme nos vieux clients », constate Tina, qui mise sur la loyauté de ses clients réguliers pour maintenir son commerce en vie. « Ils parlent beaucoup des gens qui sont malades, mais pas de ceux qui guérissent », résume Tina avec optimiste, en espérant que les affaires reprennent le plus tôt possible.

Avant de reprendre la route, je vais me chercher un café au service à l’auto de la succursale Tim Hortons à l’entrée de la ville. En voyant les chaises sur les tables dans la salle à manger fermée aux clients et les poubelles du restaurant qui débordent à l’extérieur, je me suis dit comme Tanya que le le vernis de normalité s’écaillait un peu plus sur notre quotidien.

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