Payer sa session en trente tounes

Elle a payé ses études en travaillant à Niagara Falls de 1992 à 1997, dans le temps où il fallait s’expatrier en Ontario pour faire des danses à vingt. Le client pouvait alors glisser ses mains le long des hanches des danseuses, mais c’était pas clair jusqu’où ils pouvaient glisser leurs doigts. Elle nous invite à chausser ses souliers plates-formes.

Lapdance lounge, mi-soirée, me reste trois heures pour faire limite mes 500 piasses et je doute en être capable tant la place est morte. Le double de demain ne sera pas assez pour faire break-even.

Enfin, il y a eu ce client qui m’a demandé de l’y joindre; de m’asseoir non pas sur lui mais à côté sur la banquette, par empathie. Pathétique. Un type qui porte le poids du monde sur ses épaules et qui pense me sauver. Oh ! Et pourtant, il ne répondra pas à mes questions, ne me trouvera pas drôle, ne rira pas de mon accent. Un weirdo. Pourquoi me choisir ? Ai-je dansé pour lui hier soir ? C’est quoi son nom, déjà ? Il est de Montréal ? Nanh, j’en doute. Policier ?

Vivement que la toune commence, qu’on en finisse.

D’un bond, je me lève quand le DJ mixe vers Roxette. Dos au mur, je le fixe, une main sur ma hanche, ma robe à 24 boutons-pression prête à exploser, mon sourire soulignant mon indécence. Je vais lui en donner, un bon show. Hop ! Je titube vers sa face avec ma grâce juvénile.

C’est pas sorcier : c’est un calcul mathématique qui mène l’une à choisir de servir du PFK ou une autre de se laisser pincer les boules. Je sais pas pour le PFK, parce que je suis paresseuse; j’ai préféré passer deux semaines par fin de session à me dénuder plutôt que de me claquer deux shifts par jour pour un maigre salaire qui paierait mes chères études universitaires.

À dix-huit ans moins deux jours, j’étais déjà serveuse sur le plancher de danse du Big Bang rue Amherst, à me faire tipper 10 cennes la bière. Trois mois d’esclavage qui ne se racontent pas. Pour la suite, par contre, ça se couche sans problème sur une ou deux pages…

Un soir, on était frostés dans un after, des filles m’ont parlé de Niagara Falls; leur Eldorado-à-20-piasses-la-toune, pas-besoin-de-faire-d’extras, tu-vas-te faire-deux-mille-balles-par-jour, viens-donc ! Donc, j’y suis allée. Et j’y suis restée 5 ans (le temps de rembourser mon prêt et mon ordi). J’avais troqué l’insulte de ramasser les corps morts des ados pour vider le portefeuille de touristes américains, et ça m’allait très bien. Pour les attouchements indécents, c’était kif-kif. Pour mes notes, j’étais bolée alors y avait pas plus de mal là-bas qu’ailleurs.

Trous noirs, gros bruns et paillettes

Les premières fois, c’est en autobus qu’on s’y rend. Tu prétends partir en vacances, et ô merveille, personne ne te pose de question. Mais ça ne prend pas de temps que tu vois les chutes arriver à 160 km/h, la pédale dans le tapis de ta bagnole flambant neuve dès que la cloche du dernier cours a sonné. Pas une minute à perdre quand tes plates-formes doivent spinner sur le plancher à 21 heures tapantes.

Le plus difficile, c’est d’expliquer comment t’as payé la voiture. Pour les uns, tu travailles dans un bar et c’est payant que l’crisse. Pour les autres, tes parents sont riches. Mais tu apprécies franchement le fait qu’aucune pitoune de ton université n’ait eu la même idée que toi pour payer sa dette.

Ce texte est extrait du Spécial ÉTUDIANTS, en kiosque dès maintenant ou disponible en version PDF sur la Boutique Urbania

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