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« Pas de filles sur le pacing » : quand les soirées d’humour manquent de femmes

Récit d’un stunt sur le tapis rouge des Olivier.

Par
Violette Cantin
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« Le but, c’est vraiment de mettre le nez du monde dans leur caca. »

Ça a le mérite d’être clair. Au bout du fil, l’humoriste Emna Achour explique les raisons qui l’ont poussée à réaliser le stunt hors caméra le plus mémorable du dernier gala Les Olivier : la promotion de la page Instagram qu’elle a co-créé, Pas de filles sur le pacing. Le but de la page est simple : recenser les soirées d’humour québécoises où aucune femme ne monte sur scène.

La photo de profil du compte Instagram est rigolote : des bouts de viande grillent sur un barbecue, évoquant les joyeux partys de saucisses que constituent souvent les soirées d’humour de type open-mic. Le constat, lui, est beaucoup moins amusant : les spectacles uniquement masculins font légion depuis des années. Les partys de saucisse n’existent pas que sur les réseaux sociaux.

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« On était quelques femmes humoristes à avoir commencé à prendre des captures d’écran, sans se consulter, de pacing sans femmes qui passaient sur nos réseaux, explique Emna Achour. On a parlé de créer une page pour les recenser, mais on a toujours peur des répercussions : parfois, on se réveille et on a confiance, mais on n’a pas envie de gérer le backlash. »

Le déclencheur pour créer la page a été l’invitation qu’a reçue l’humoriste au party de saucisses par excellence : le gala des Olivier qui a eu lieu dimanche dernier. « C’étaient mes premiers Olivier… et peut-être mes derniers », s’amuse celle qui siège au conseil d’administration de l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour, soit l’institution qui organise la cérémonie. L’occasion était rêvée. « J’ai eu l’idée deux heures avant d’y aller en me disant que je pourrais porter un petit accessoire mode… »

Détonnant sur le tapis rouge, Emna Achour a arboré fièrement une pancarte marquée de la phrase « Pas assez de femmes sur vos pacings », avec un code QR menant vers la page Instagram nouvellement rendue publique. Le compte a gagné quelques centaines d’abonné.e.s en une soirée, en plus de recevoir de nombreuses captures d’écran de spectacles d’humour qui n’incluent pas de femmes.

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Emna Achour l’avoue : la première heure du tapis rouge a été pénible. « J’étais toute seule et en plus, je suis pas connue, raconte-t-elle. Mais éventuellement, j’ai commencé à avoir des “Eille, je te connais pas, mais bravo’’, tant de la part de gardiens de sécurité que d’humoristes. »

Un prélude à ce qui s’est avéré être une belle soirée de gala, remarquablement inclusive, qui tranchait avec l’image de boy’s club souvent accolée à l’industrie de l’humour. « Le gala des Olivier était exceptionnel. C’est à croire que lorsqu’on met des femmes dans des positions d’animation, ça donne quelque chose de bon! »

Un combat qui n’est pas terminé

Emna Achour n’est pas une habituée des tapis rouges, mais elle est une habituée des prises de parole féministes dans la sphère publique. Depuis plusieurs années, elle dénonce le sexisme présent dans l’industrie de l’humour. Son spectacle Québécoises, couronné du prix du coup de cœur du public au Zoofest 2022, avait d’ailleurs pour but de donner la voix à des femmes humoristes issues de la diversité culturelle pour contrer la parole dominante.

« On veut pas cancel ces soirées, mais on veut faire réaliser que c’est fucking inacceptable. »

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Même si elle constate des avancées, elle estime que beaucoup de chemin reste à faire pour rendre le milieu de l’humour réellement inclusif. « On est pas loin de partir une page qui s’appelle “Juste une femme sur le pacing” », lance l’humoriste. Elle voit des inégalités qui persistent, encore et toujours. « Il y a beaucoup de femmes qui n’ont pas la moitié des opportunités qu’ont des hommes médiocres », affirme-t-elle sans mâcher ses mots.

Elle espère que la page Instagram, qui a le mérite de ne pas passer par quatre chemins pour mettre en lumière l’absence de femmes dans les soirées d’humour, permettra d’améliorer la représentativité dans le milieu. « On veut pas cancel ces soirées, mais on veut faire réaliser que c’est fucking inacceptable. » Comme Emna Achour le dit elle-même : la page Instagram de la honte, quoi.