Papa, est-ce que je peux avoir Messenger Kids ?

C’est fini le temps des Filles de Caleb où jouer avec des branches dans la boue suffisait au niveau des stimulations.

Plus tôt en décembre, Facebook dévoilait son intention de lancer une plateforme de messagerie pour les 6 à 12 ans, Messenger Kids, avec la promesse que les parents auraient un droit de regard sur toutes les interactions de leurs progénitures.

Donc, c’est fait, la barrière des 13 ans n’est plus parce que, semble-t-il, il faut aller plus jeune afin de fidéliser l’audience puisque la génération plus âgée, si elle n’est pas déjà sur Facebook, n’y sera probablement jamais.

Logique mercantile, merci de nous présenter tes effets pervers.

« Oui, mais papa, je veux parler avec mes amis quand je suis à la maison. »

Pour bien comprendre mon malaise par rapport à Messenger Kids, je crois que c’est pertinent d’enfiler mon chapeau de « oui, mais dans mon temps » afin de vous parler d’une réalité parentale qui n’existait pas vraiment à l’époque : celle d’être responsable du divertissement et de la stimulation de nos enfants en tout temps.

Voyez-vous, dans mon temps, la proximité créait les amitiés. On habitait proche de nos écoles, on fréquentait les voisins pour nos activités extérieures et on se retrouvait à la patinoire après l’école parce que c’était sur le chemin. La vie sociale au primaire était une histoire de distance et si un ami avait le malheur de déménager dans un autre quartier, il disparaissait de nos vies comme s’il avait changé de galaxie.

C’était comme ça, pour le meilleur et pour le pire.

Bien que cette réalité existe encore, il y a un décloisonnement certain du quotidien de nos enfants. Prenons mon exemple avec ma fille : j’habite Verdun, elle va à l’école au centre-ville de Montréal et ses amis habitent le Plateau, Rosemont, Hochelaga ou Villeray. La fin de semaine, quand elle s’emmerde, l’option de l’envoyer à la patinoire n’existe pas alors il faut lui organiser une vie sociale, des activités, des visites chez ses amis ou autres façons de meubler son temps avec des enfants de son âge quand c’est possible.

La vie sociale au primaire était une histoire de distance et si un ami avait le malheur de déménager dans un autre quartier, il disparaissait de nos vies comme s’il avait changé de galaxie.

La création d’une plateforme comme Messenger Kids, c’est une façon de pallier cette distance entre les enfants. Du moins, c’est la mission noble qu’on nous présente pour ne pas qu’on parle de l’exposition aux écrans de nos enfants, de la dépendance aux médias sociaux et de l’appauvrissement du langage en utilisant des GIFS et des Emojis au lieu d’exprimer des sentiments avec panache.

« Oui, mais papa, c’est cool »

C’est bien ça le problème, je le sais que c’est cool ma fille. J’aime ça Messenger, je l’utilise tous les jours pour le plaisir, le travail, les amis, les flirts et même pour acheter des choses. C’est au centre de mes interactions sociales et c’est un brin hypocrite de te dire « non » juste pour retarder l’inévitable.

Parce que c’est ce que l’on va faire en tant que parent en freinant l’accès à ce Messenger Kids – retarder l’inévitable.

Ceci dit, j’ai une amertume à peine camouflée envers Facebook qui développe cette alternative au lieu de nous aider à retarder le tout sainement. À qui ça sert concrètement à part Facebook eux-mêmes?

Aussi, il faut se le dire, on peut difficilement empêcher d’une main les publicités ciblées pour les enfants à la télé et sur le web et, de l’autre, encourager des médias sociaux infantiles avec des enfants YouTubeurs qui déballent des jouets et une plateforme de messagerie qui recoupera forcément des mécaniques de placements publicitaires comme sa version adulte.

J’ai mal à la tête.

« Mais papa, on n’a pas de téléphone à la maison. »

Je dois l’avouer, je n’ai plus de ligne physique à la maison depuis plusieurs années et comme je n’ai pas forcément envie d’avoir des enfants du primaire qui m’appellent sur mon cell, j’avoue que l’option du téléphone est un peu écartée, pour l’instant, de la vie sociale de ma fille.

Est-ce que Messenger Kids pourrait pallier à ceci? J’ose espérer que non, même s’il y a une réelle lacune, ne serait-ce que pour retarder le jour où elle me réclamera un cellulaire.

Ceci dit, je crois que ça peut être sain de laisser nos enfants interagir avec de la messagerie numérique. Je crois que mon problème réside dans le fait que Facebook souhaite gérer le tout et prendre sous son aile dès l’âge de six ans de futurs utilisateurs.

Il est là mon réel malaise. Moi le premier, je trouve ça cute quand ma fille m’envoie des textos confus quand ça fait quelques jours que je ne l’ai pas vue.

Alors, on fait quoi pour résister à tout ça sans pour autant isoler nos enfants dans une bulle anti-techno qui serait hypocrite en 2017?

 

Je crois que ça peut être sain de laisser nos enfants interagir avec de la messagerie numérique. Je crois que mon problème réside dans le fait que Facebook souhaite gérer le tout et prendre sous son aile dès l’âge de six ans de futurs utilisateurs.

Je n’ai pas la solution magique, mais je crois qu’il faut en jaser avec eux, ouvrir le dialogue et ne pas laisser le soin à Facebook de tout faire, même avec des promesses de contrôle parental. Je ne crois pas qu’il faut lancer une chasse aux sorcières aux écrans ou à la vie numérique parce qu’elle pourrait devenir problématique avec des abus. Il faut plutôt gérer les abus et modérer l’utilisation comme on modère les sucreries, la télévision ou l’utilisation du mot full.

Je ne crois pas non plus qu’adopter un discours très catégorique faisant l’apologie de l’activité physique à l’extérieur ne soit une solution parce que, forcément, les jeunes iront vers l’interdit. Oui, jouer dehors ça fait du bien, mais ce bienfait n’enlève pas l’envie d’avoir une vie numérique chez nos jeunes qui sont exposés de plus en plus à cette réalité. Messenger Kids est un exemple, mais il y a YouTube et l’introduction d’internet très jeune dans l’apprentissage scolaire.

C’est fini le temps des Filles de Caleb où jouer avec des branches dans la boue suffisait au niveau des stimulations, il faut s’adapter et trouver des modèles où le virtuel n’est plus un diable méconnu, mais plutôt un allié autour duquel on peut s’épanouir.

Nos enfants seront sur Facebook, plus tôt que tard, et eux aussi partageront des photos coquines et des propos débiles avec leurs amis. C’est notre travail de les encadrer au lieu de vouloir tirer la plug sur tout.

Souvenez-vous de Footloose et des effets de l’interdit sur les envies des jeunes danseurs. Ça ne sera pas différent avec le web, les médias sociaux, Messenger et tout le reste.

Reste à savoir si nous, les adultes, sommes prêts à prendre le temps de bien encadrer le tout. C’est peut-être ça le réel obstacle au bon développement de la prochaine génération – prendre le temps.

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