L’or bleu québécois

Rencontre avec Karel Mayrand, Directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki

Après les pièces Seeds (Grains) et J’aime Hydro, le théâtre Porte Parole reste fidèle à sa ligne éditoriale de sensibilisation aux enjeux environnementaux en présentant la pièce Partage des eaux à l’Usine C. La démarche de la dramaturge Annabel Soutar, pionnière de la dramaturgie documentaire canadienne, fut de mener une enquête auprès des plus grands spécialistes de l’eau douce et ainsi nous dévoiler les différents points de vue idéologiques, multiples et contradictoires, qui influencent l’exploitation de nos ressources naturelles. Nous avons emboîté le pas, et avons interrogé Karel Mayrand, le directeur Québec de la Fondation David Suzuki sur cette richesse québécoise.

Alors que capotes, tampons et cotons-tiges étaient en pleine séance de rafting sur le fleuve Saint-Laurent, Karel Mayrand a pris le temps de nous mettre au fétide parfum des grands enjeux concernant l’or bleu québécois. En moins de temps qu’il n’en faut pour filtrer un pichet de Brita, le Directeur général pour le Québec de la Fondation David Suzuki a fait le point sur les vagues de défis – et les remous d’espoirs – qui s’élancent sur les prochaines générations.

Quel est le plus grand faux principe que l’on entretient sur l’eau comme ressource naturelle?

Ça rend les gens furieux quand je dis ça, mais on aime croire que le plus grand problème, c’est le gaspillage. Quand on parle de l’eau aux gens, ils s’empressent de dire : “Je ferme le robinet quand je me brosse les dents!” Ça donne peut-être bonne conscience, mais ça ne figure pas parmi les cent gestes écologiques les plus importants que nous devrions poser. Le véritable problème, c’est la pollution. À grande échelle, elle est provoquée par les déversements de produits chimiques, pesticides, herbicides et engrais chimiques dans l’eau. À plus petite échelle, par l’usage de produits ménagers qui ne sont pas biodégradables. L’impact de la pollution est moins concret pour la population. Ce n’est pas comme si on voyait quelqu’un garrocher le contenu de son cendrier d’auto dans le fleuve, par exemple. La récente saga du déversement des eaux usées dans le Saint-Laurent a eu cela de bon : elle a mené, ou peut-être révélé, une prise de conscience vis-à-vis l’eau.

En quoi notre rapport avec l’eau a-t-il changé depuis les dernières décennies au Québec?

J’ai l’impression que les choses n’ont pas vraiment changé. Les gens ne comprennent toujours pas comment ils peuvent avoir un impact sur l’eau. On a longtemps cru que la nature était plus grande que nous. Le développement de nos villes autour des cours d’eau s’est donc fait de façon incontrôlée et désorganisée. Par exemple, le lac St-Charles a été infesté d’algues bleu vert parce que tout autour – pour construire des bungalows – on a coupé des boisés et détruit des milieux naturels qui filtraient l’eau.

En 2002, le Québec s’est doté d’une Politique nationale de l’eau, qui stipule que l’eau n’appartient pas aux propriétaires de terrains, à l’État ni aux entreprises privées, mais aux Québécois. Mais le régime des eaux au Québec est complètement absurde. L’eau est du domaine commun, mais tous les rivages se privatisent! Si je possède une terre, je possède également l’eau qu’il y a en dessous, comme si c’était une ressource statique. 

Est-ce que la souveraineté de notre ressource est en péril? 

Elle va toujours l’être, mais pas comme on se l’imagine. Les Américains ne viendront pas chercher notre eau avec un gros tuyau. Parce que pomper de l’eau, en terme de coût énergétique, c’est hallucinant. Cependant, les gens qui veulent avoir accès à l’eau pourraient très bien vouloir venir s’installer ici. Au Québec, nous sommes encore bien pourvus. Mais avec les ententes de commerce international signées par le Québec et le Canada, il y a un risque de perte de contrôle. On ne pourra pas nécessairement restreindre l’accès à l’eau des investisseurs étrangers pour privilégier celui des citoyens d’ici. Des entreprises pourraient s’approprier des droits d’accès à l’eau que l’on ne pourra révoquer. De la même façon que les rives du St-Laurent et de toutes les rivières au Québec se privatisent. Finalement, le Québécois pauvre n’aurait plus accès à l’eau facilement. 

Sommes-nous à l’abri de futures poursuites calquées sur celle opposant la pétrolière Gastem à la municipalité de Ristigouche?

Non. C’est un cas d’intimidation incroyable. On ne cherche pas à protéger les droits des promoteurs, mais à inciter les autres villes à ne pas adopter de lois pour protéger leur eau potable. Mais il faut aussi se méfier des mesures prises par le gouvernement pour soi-disant protéger l’eau potable. Il faut y voir une volonté d’éloigner les décisions du citoyen pour favoriser l’intérêt d’actionnaires privés. Au municipal, 50 citoyens peuvent faire bouger les choses, alors qu’au provincial, il est beaucoup plus difficile de faire changer les lois. Je dis souvent qu’il faut 100 000 citoyens dans la rue pour faire le poids à 30 lobbyistes.

Suis-je pessimiste de dire que le verre n’est donc pas juste à moitié vide? Qu’il n’est pas transparent et que son contenu sent le souffre?

Il reste des pointes d’espoir. Malgré tout, l’attachement des Québécois à l’eau est très profond. Depuis 30 ans, on a amélioré la qualité de l’eau au Québec. Quand j’étais petit, on m’apprenait que si je tombais dans la Rivière du Nord, dans le coin de St-Jérôme, j’aurais des problèmes neurologiques pour le reste de mes jours. Aujourd’hui, on peut rêver que d’ici une génération, on puisse recommencer à se baigner dans beaucoup de cours d’eau au Québec. De nouvelles plages publiques commencent à ouvrir. J’ai confiance que plus les gens toucheront à l’eau, plus ils voudront protéger la ressource. Quand on réalise que l’eau du Saint-Laurent coule dans nos veines, notre compréhension de la place qu’on occupe dans la nature change pour beaucoup !

Sensibilisés? Pour l’être encore plus, nous vous invitons à l’USINE C du 17 au 28 novembre. Et aussi à éviter les pesticides chimiques pour votre beau gazon.

Vous pouvez aussi assister à la rencontre conférence du 21 novembre qui sera suivie d’une période de discussion “Environnement et économie: Comment penser l’avenir en partage”. Tous les détails ICI. 

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