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« Ça fait longtemps qu’on s’est vu. Je m’ennuie de toi. Me semble qu’on a beaucoup de choses à se dire. »
C’est par ce message sincère et dénué de prétention que le metteur en scène Martin Faucher a convié lundi midi le milieu des arts vivants – souvent dans l’ombre – à venir se faire entendre et surtout se faire voir dans cette période difficile, où plusieurs sont incapables de voir la lumière au bout du tunnel.
Et ils ont répondu nombreux à l’invitation Facebook, partagée des centaines de fois. Environ 300 interprètes, chorégraphes, comédien.ne.s, musicien.ne.s, concepteur.trice.s de décors, technicien.ne.s de plateau, machinistes, danseur.euse.s et autres artisans tous azimuts se sont ainsi rassemblés sous le soleil à la Place des festivals, à l’ombre des bureaux montréalais de la ministre de la Culture et des Communications Nathalie Roy.
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Si le milieu culturel est sur pause depuis la pandémie, les travailleurs des arts de la scène nagent toujours en plein brouillard quant à la reprise de leurs activités. C’est sans compter la crainte de perdre la prestation d’urgence du Canada (PCU), même si le Premier Justin Trudeau laissait sous-entendre qu’il pourrait prolonger l’aide gouvernementale à ceux qui ne peuvent pas travailler.
«S’il y a 500, 300 ou 22 personnes qui viennent, je suis content. C’est un appel humain et je sens que les gens sont heureux de se retrouver. Il n’y aura pas de discours, l’idée c’est d’être là.»
Ces laissés-pour-compte étaient d’ailleurs nombreux sur le site de la Place des festivals, éparpillés avec des masques autour des fontaines et des jets d’eau dans lesquels s’amusaient quelques enfants.
Plusieurs avaient traîné des pancartes sur lesquelles ils affichaient leur discipline artistique. On a vu plusieurs comédiens, des chorégraphes, beaucoup de danseurs et une forte délégation de techniciens de scène.
«La base de la musique est de jouer ensemble. Jouer sans public, c’est pas un show.»
L’enseignante et chargée de cours Julie Leblanc accompagnait Amylie et les autres étudiants pour se montrer solidaire. À ses yeux, l’essence même de la musique est à des années-lumière des initiatives numériques encouragées par le gouvernement. « La base de la musique est de jouer ensemble. Jouer sans public, c’est pas un show. Même chanter « bonne fête » simultanément sur Zoom n’est pas possible », déplore l’enseignante.
«C’est super stressant. Je commence à me remettre de la pandémie et là je dois être créatif. C’est un manque flagrant de reconnaissance du milieu.»
Un peu avant 13h, la foule commençait tranquillement à se disperser, d’autres profitaient du soleil radieux entre amis. Martin Faucher a décidé de se rafraîchir dans la fontaine, sous les applaudissements nourris de la foule.
Un beau moment, spontané, avant les adieux, que l’on espère de courte durée.
Le feu vert accordé hier par la santé publique pour autoriser les rassemblements intérieurs de 50 personnes et plus le 22 juin (qui grimperont vraisemblablement à 250 en juillet ) constitue néanmoins une première lueur d’espoir.
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Le metteur en scène et directeur artistique du Festival TransAmériques, Martin Faucher, n’avait pas d’objectif précis en lançant « l’Opération angle mort » lundi, sinon celui de rappeler à qui veut l’entendre que les artistes et artisans des arts de la scène ne sont pas invisibles. « S’il y a 500, 300 ou 22 personnes qui viennent, je suis content. C’est un appel humain et je sens que les gens sont heureux de se retrouver. Il n’y aura pas de discours, l’idée c’est d’être là », a expliqué M. Faucher, qui estime ressentir plus de tristesse que de colère malgré l’insécurité ambiante qui frappe le milieu des arts vivants. « On nous demande encore de nous réinventer. Moi, je me suis réinventé en révolutionnaire. Sinon, faudrait nous réinventer collectivement, réinventer l’appareil bureaucratique et réinventer le filet social », affirme Martin Faucher, qui – comme plusieurs – a avalé de travers cette invitation de la ministre à se réinventer pour affronter la crise.
Plusieurs ont aussi durement critiqué le plan de relance de 400 millions de dollars du gouvernement, destinés selon plusieurs à des artistes déjà établis ou à financer des initiatives numériques. « Je pense à ces gens qui n’ont pas la fibre entrepreneuriale. Il y a beaucoup de laissés-pour-compte », déplore le metteur en scène, qualifiant d’«immense triangle des Bermudes» le flou qui règne actuellement dans le milieu des arts.
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Amylie Poirier et ses amis de la faculté de musique de l’UQAM étaient au rendez-vous. « On fait partie des arts vivants négligés. Personnellement, j’ai une compagnie de spectacles thématiques et j’ai perdu 10 000$ de contrats », calcule la jeune femme, convaincue que les 400 millions consacrés aux arts iront à de gros noms et aux grands diffuseurs. Elle ajoute avoir reçu « comme un coup de poing en plein visage » cet appel au renouvellement lancé par le gouvernement. « C’est comme si toute la responsabilité revenait aux artistes. Mon seul revenu est de faire de spectacles, mais je ne peux pas en faire », peste Amylie, pour qui la PCU prend la forme d’un cadeau empoisonné puisqu’il est imposable et diminue ses prêts et bourses.
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La comédienne Édith Paquet ne sait pas non plus ce qui l’attend, elle qui joue principalement au théâtre. « J’ai une pièce prévue en mars 2021 à La Licorne. Elle n’a pas été annulée encore, mais on ne sait pas ce qui nous attend encore. Et est-ce qu’on voudra jouer une pièce dans des conditions difficiles? », s’interroge l’actrice, qui se pose beaucoup de questions, à l’instar des manifestants autour d’elle. La comédienne ajoute que le gouvernement ne semble pas comprendre l’écosystème dans lequel gravite les artistes. Elle critique durement le plan de relance de 400 millions, orienté selon elle vers les propositions numériques et les créateurs. « Ceux qui ne sont pas créateurs, c’est pas simple les demandes de subvention. C’est une loterie », souligne Édith Paquet, qui avait l’impression que le rassemblement de lundi n’était qu’une pratique. « On a une volonté de nous réunir et il faut maintenir la pression.»
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Les chorégraphes-interprètes Ian Yaworski et Philippe Meunier (oui, il y a un lien de parenté) ne cachent pas une certaine angoisse à l’idée de recevoir leur quatrième (et dernière jusqu’à nouvel ordre) PCU. « C’est super stressant. Je commence à me remettre de la pandémie et là je dois être créatif. C’est un manque flagrant de reconnaissance du milieu », explique Philippe, également co-fondateur de la compagnie de danse Les Archipels.
Ian Yaworski – aussi technicien de scène – déplore de son côté l’absence de consultation auprès du milieu, mais aussi le gros point d’interrogation entourant le sort réservé aux nombreux artisans qui gravitent autour des créateurs. « J’ai l’impression que les budgets alloués tournent autour de la télé, mais on est quatre fois plus nombreux », souligne Ian, qui calcule avoir perdu beaucoup d’argent en quatre mois – malgré la PCU- en raison des pertes de ses revenus de technicien de scène.
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Les deux danseurs étaient d’ailleurs en processus de création d’un nouveau show lorsque la COVID-19 leur a coupé l’herbe sous le pied. « On a passé une année à bâtir une équipe et on n’a pas les fonds nécessaires pour entretenir cette équipe », déplore Philippe. De son côté, Ian s’interroge aussi sur la rentabilité derrière cette pression à « se renouveler » en développant des spectacles présentés sur le web pour quelques dizaines de personnes.
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L’art numérique va à l’encontre de l’art vivant, croit pour sa part le danseur contemporain Charles Brécard, venu simplement revendiquer une reconnaissance. « Le milieu de la culture et des arts de la scène sont les grands oubliés. On fait pourtant partie de la société, on paye nos impôts et nous demandons plus de considération », souhaite le danseur, qui espère notamment le prolongement de la PCU. Il ajoute trouver absurde de voir que les vols commerciaux et les sports d’équipe reprendront sous peu, alors que le milieu des arts demeure sur la glace. « La culture représente pourtant un secteur essentiel pour le rayonnement de la Ville au niveau mondial », résume-t-il.
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Pour le technicien de scène et éclairagiste Jurjen Barel, les artistes ne sont que la pointe de l’iceberg dans le milieu culturel. « Pour tous ceux qui sont sur la scène, il y a une montagne de gens qui sont en dessous dans l’ombre », explique le travailleur autonome, qui voit ses collègues se réorienter massivement, incapables de subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles avec l’aide gouvernementale. « Notre milieu ne reviendra pas à la normale avant longtemps et on perd des talents », soupire-t-il.
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