Jade Bressan

On a jasé de la culture du politiquement correct avec le producteur de Friends

Entrevue avec Kevin S. Bright, l'un des trois producteurs du fameux sitcom américain.

J’suis tombé sur un article (de marde) y’a pas longtemps qui critiquait LA série télé aux dialogues les plus savoureux de l’histoire de l’humanité, Friends (je m’en fous de Seinfeld, venez pas me gosser). L’article accusait la série d’être homophobe et sexiste en se basant sur le comportement de certains personnages. En lisant ça, j’suis devenu presque autant en tab***** que Ross la fois où il a découvert le gros mess de shampoing dans ses valises. « Why!?! Why do bad things happen to good people!?! ».

Friends m’a accompagné dans mes premières années dans ce hell hole qu’est parfois Montréal. Moi, le gars in the closet qui avait dont l’égo meurtri chaque fois qu’on questionnait ma sexualité, ça m’faisait du bien de voir que souvent, dans la série, on prenait ce sujet à la légère, avec humour. Ça m’a pris du temps en sacrament dans la vie avant d’avoir le guts de faire mon coming out. Pourquoi? Parce que c’était dont dramatique d’être gai.

Des séries comme Degrassi, qui ont littéralement comme mandat d’éduquer, ne m’ont montré qu’un seul côté de la médaille. Le côté sérieux, triste, grave d’un coming out. Que ta famille va te crisser là. Que ta vie va être chamboulée. C’est correct d’en parler avec cette approche, mais c’est aussi correct d’aborder le sujet d’un angle différent et avec un ton différent. Tu sais ce qui m’a aidé à accepter mon homosexualité, moi? Certainement pas une série qui aborde le sujet comme le fucking drame du siècle. Non. Ce qui m’a aidé, c’est la série Friends. Une série qui dédramatise. Qui se moque de tout. De la mort, des échecs, du sexe, de l’amour. DE TOUTE OSTI. « Welcome to the real world! It sucks. You’re gonna love it! »

Bref, lire cet article (de marde) m’a amené à me questionner sur l’influence et notre obsession du politiquement correct à la télévision en 2018 et au lieu de continuer de chialer, j’ai plutôt décidé de me faire du bien à l’âme et d’en discuter avec THE man, Kevin S. Bright, le producteur de la série, afin d’avoir son opinion sur le sujet. J’me suis un peu laissé emporter par mon enthousiasme et j’lui ai posé au moins 7 milliards de questions. Le gars a une vie et n’avait pas juste ça à faire, mais il a quand même pris le temps de répondre à quelques-unes d’entre elles, à mon plus grand bonheur.  « I wish I could but I don’t want to ».

Kevin, merci énormément de prendre le temps de répondre à mes questions, c’est tellement gentil. Premièrement, au Québec, les équipes de production télé sont relativement petites. Avec Friends, le team était huge. En tant que producteur de la série, quel était ton rôle principal? Étais-tu impliqué dans absolument toutes les décisions créatives?

Oui, je l’étais. Marta Kauffman, David Crane ainsi que moi-même étions responsables tous les trois de toutes les décisions créatives du show. Pour ma part, c’était surtout la réalisation et le montage qui occupait la majeure partie de mon temps. Mes autres responsabilités incluaient entre autres le casting, la musique et le côté business de notre compagnie.

Penses-tu que l’obsession avec le politiquement correct affecte nos comédies en 2018 davantage qu’il y a 20 ans?

Absolument, parce que maintenant, il y a un moyen instantané pour la masse de réagir et de s’exprimer sans même devoir se lever de son divan. Lorsque, dans un épisode de Thanksgiving, nous avons fait la blague à propos de Rachel qui était supposément une cheerleader hermaphrodite, nous avons reçu plusieurs lettres de gens étant nés hermaphrodites nous disant que nous avions manqué de sensibilité à leur égard.

Bien sûr, on a répondu à l’époque avec des excuses puisque ce n’était certainement pas dans nos intentions de les blesser. Par contre, aujourd’hui, on dirait que le moindre petit « edge » dans une blague provoque une attaque par milliers de la part du public. Je suis vraiment content d’avoir fait Friends à l’époque où nous l’avons fait…

Un épisode complet prenait seulement quelques heures à tourner. Pour que ça roule aussi bien, y avait-il beaucoup de répétitions durant la semaine ou alors étiez-vous tous simplement fucking bons?

Un épisode typique de Friends prenait généralement entre 4 heures et demie et 6 heures à tourner. Les épisodes étaient enregistrés devant public les vendredis soir et nous n’avions bien sûr aucun problème à trouver un public. Il y avait même des gens qui attendaient à l’extérieur pour remplacer ceux qui devaient quitter avant la fin. Avant l’enregistrement devant public, nous avions 2 jours de « dry rehearsals » et ensuite 2 jours de répétitions avec les caméras. Pour le public en studio, ça avait l’air bien simple, mais pour nous, ça faisait déjà 4 jours qu’on répétait l’épisode.

David Schwimmer (MON Ross) a réalisé plusieurs épisodes au courant de la série. A-t-il eu besoin d’insister pour vous convaincre de le laisser faire ou alors est-ce vous qui lui avez demandé? Comment c’est arrivé?

À un moment donné, David m’a fait part de son désir de réaliser. Ses instincts étaient toujours super bons sur le show et il avait également dirigé beaucoup de théâtre dans le passé donc la seule chose qu’il a eu à faire, c’était de nous le demander.

Tu as également produit le spin-off Joey. Pourquoi Joey plutôt qu’un autre personnage?

L’idée de faire un spin-off avec un des personnages de la série a été explorée avec une bonne partie du « cast » par le studio Warner Brothers. Matt Leblanc était le seul qui était excité à l’idée de continuer son rôle, reconnaissant le potentiel que le personnage de Joey avait de devenir un spin-off à succès comme ce qui est arrivé avec la série Frasier par exemple. Malheureusement, ça ne s’est pas passé de cette façon.

Le show avait énormément de « guest stars », mais soyons honnêtes, certains étaient meilleurs que d’autres avec ce genre d’humour. Personnellement, j’ai un coup de cœur pour Christina Applegate qui était excellente tandis que j’ai trouvé Brad Pitt à chier. Toi, quelle a été ton apparition favorite?

J’te dirais que c’est Gary Oldman. Il a fait un film avec Matt Leblanc, Lost In Space, et Matt lui a demandé de venir faire le show. Il jouait justement le rôle d’un acteur complètement saoul qui fait un film avec Joey. Il jouait si bien le rôle que j’ai commencé à me poser des questions!

Est-ce que c’est arrivé que certains acteurs vous fassent part de leur intérêt à avoir un « guest role » dans la série avant même que vous leur demandiez?

Oui, c’est arrivé souvent. Par exemple avec Susan Sarandon et Sean Penn.

Comment a été prise la décision de terminer la série à la 10e saison?

En fait, la 9e saison a presque été la dernière, mais à cause d’un dernier p’tit coup d’effort de la part des producteurs, du studio et du « network », nous avons réussi à atteindre un accord pour une 10e saison. Le show aurait probablement pu continuer encore un bon 2 ans, mais on sentait tous qu’il était temps de passer à autre chose pendant que la série était encore à son « peak ».

En effet, la série était encore à son « peak » après 10 saisons. C’est 10 ans à regarder de délicieux personnages évoluer d’une bien belle façon. Une façon qui n’aurait pas été possible si on s’était contenté de faire dans le politiquement correct seulement. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas se questionner, mais ça prend parfois justement des shows comme Friends pour le faire. Moi, j’le remercie, ce show supposément homophobe. Il m’a un peu sauvé la vie, pour vrai. Et dans les mots de Rachel, «How do you expect me to grow, if you won’t let me blow!?!»

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