Germain Barre

Ode au hacker

Non, le hacker n'est pas un méchant programmeur avec une cagoule sur la tête. Loin de là.

Impossible, depuis les dernières semaines, de syntoniser quelconque poste de nouvelles sans se faire servir un buffet de chroniques portant sur les dangers reliés à la navigation sur le web (coucou, FaceApp!).

Dans la foulée de l’affaire Desjardins, l’on craint de plus en plus que nos informations soient vendues à des fins machiavéliques. Ce pot aux roses fait la manne des médias, encourageant une méfiance frôlant la paranoïa (fondée ou non) que peut avoir la dissémination de ces données personnelles sur l’honnête citoyen.

D’un bord, je trouve que la méfiance est de mise; elle est même tardive considérant que le scandale Cambridge Analytica s’est déroulé il y a déjà un an et demi. Mais de l’autre, le jeu des médias est aussi, à nouveau, transparent : faire peur.

Fear is the mind killer

Pourquoi faire peur? Parce que faire peur nous rend conservateurs.

Si les films de zombies m’ont appris quelque chose, c’est qu’un climat de peur générale déclenche des réflexes de mobilisation des acquis, il entraîne les gens dans la méfiance de l’autre et surtout, surtout, pousse à la consommation.

C’est clair, on va utiliser la peur du Dark Web pour nous vendre des trucs qui ne servent à rien et dans cette vague de peur, c’est d’autres bandits qui s’en sortiront gagnants.

Dans la peur, on achète des moyens de se défendre et dans le cas échéant, ce qui sera le plus vendu sont des antivirus bidons. Distribués par des firmes peu fiables à des gens qui craignent la prochaine fuite de données. C’est clair, on va utiliser la peur du Dark Web pour nous vendre des trucs qui ne servent à rien et dans cette vague de peur, c’est d’autres bandits qui s’en sortiront gagnants.

Parce qu’il y a beaucoup d’argent à faire avec la démonisation du web. Et cette histoire de peur de l’internet a commencé dans les années 80 avec la figure du hacker.

Blue Pill or Red Pill?

Je trouve intéressant comment on a bâti la figure du hacker en culture populaire parce qu’avec un regard historique, on constate que les efforts sont souvent mis pour les faire passer pour des criminels. Mais la majorité des hackers n’opèrent pas dans le but de faire du mal, ce sont des fascinés d’ingénierie qui aiment défaire pour mieux refaire.

C’est sans doute le succès de WarGames en 1983 qui a semé les premiers germes de craintes relatifs aux dangers reliés à l’informatisation des services militaires. Dans le film de John Badham, une erreur informatique déclenche un conflit militaire similaire à ce que nous avons vu auparavant dans Dr Strangelove de Stanley Kubrick. Un thème est né : la bogue informatique comme agent provocateur dans la destruction du monde.

Dès les années 80, on commençait déjà à s’imaginer les dangers potentiels reliés à une informatisation des systèmes qui culminera sans doute avec le bogue de l’an 2000.

Mais la suite des choses jetait davantage le blâme sur les humains qui manipulent les machines que sur les machines elles-mêmes.

Dès 1995, le film Hackers présente ces génies de l’informatique comme une figure à mi-chemin entre le démiurge arrogant du web et l’adolescent perpétuel.

Les hackers étaient dès lors des jeunes dangereux qui manipulaient le code pour faire écrouler le système capitaliste; l’on a fait avec la figure du hacker quelque chose à craindre. Le web étant à ses débuts, l’on construit une fiction qui vient démontrer l’irresponsabilité des jeunes qui manipulent les systèmes informatiques, quoique White Hat dans leur nature (dans l’écosystème hacker, on définit les White Hat comme les hackers bénéfiques et les Black Hats, comme ceux qui font le mal), les hackers du film d’Iain Softley démontrent quand même que les gens de l’époque ne comprennent pas le web (et à notre époque non plus) et que ce qui n’est pas compris est souvent craint.

S’en suivra, en 1999, la figure du hacker holistique Néo incarnée par le saint patron du pop technofuturiste, Keanu Reeves.

Répondant évidemment des communes du web telles The Well et Mondo 3000, Neo est davantage la figure du web comme émancipation de l’humain envers le climat oppressant de la technologie environnante. L’internet dépositoire de l’entièreté de la connaissance humaine devient un lieu spirituel dans The Matrix. Le post-humanisme de The Matrix nous présente une nouvelle forme de hacker, celle-ci plus transcendantale que les autres. Néo hacke le système pour atteindre une perfection philosophique, loin des préoccupations matérielles. Le hacker était enfin vu comme aspiration mystique, comme vocation spirituelle.

Le post-humanisme de The Matrix nous présente une nouvelle forme de hacker, celle-ci plus transcendantale que les autres. Néo hacke le système pour atteindre une perfection philosophique, loin des préoccupations matérielles.

Et ce qui suivra cette élévation dans les hautes sphères sont des figures davantage caricaturales comme Rami Malek dans Mr. Robot (qui dans un rappel à Fight Club, détruit l’institution bancaire avec un programme hyperefficace) ou même (ma préférée) Cipher (Charlize Theron) dans Fate of the Furious (Fast & Furious 8) (qui conduit une armée de véhicules intelligents comme des zombies motorisés).

Avec ces personnages, l’on représente les hackers comme ceux et celles qui peuvent et veulent tout démolir pour des raisons purement égoïstes. « Some people just want to see the world burn », nous rappelle Alfred dans Dark Knight.

Le hacker de notre époque est un terroriste. Quelqu’un qui met les gens en danger pour des raisons d’avancement personnel. Mais la culture populaire se méprend, car ce qu’on nous raconte à propos d’eux va à deux vitesses et que des fois dans la confusion des événements, on finit par s’en prendre aux gens qui sont là pour notre bien.

#notallhackers

La question mérite alors d’être posée : pourquoi tant d’efforts à rendre le hacker un personnage néfaste en culture?

À mon avis, la réponse se situe dans le pouvoir du hacker de défaire et reconstruire des systèmes. Le hacker ouvre les systèmes ou les objets et en propose un usage alternatif, ce qui est à l’inverse de ce que les compagnies veulent que l’on fasse avec leurs produits.

Quand Apple nous vend un iPhone, c’est contre leurs intérêts que les gens soient en mesure d’altérer ses fonctions de manière à rendre l’objet plus ouvert à l’usage original. La compagnie installe des serrures sur l’objet convoité afin de s’assurer que les usagères/usagers ne peuvent utiliser l’objet que de la manière réglementée par la compagnie.

Prenons un exemple : dans Lego Movie (suivez-moi, ça en vaut la peine), le conflit entier du film réside entre le personnage du fils et celui du père. Le fils croit que les Legos devraient être utilisés de manière plurielle, mais à l’inverse, le père, interprété par Will Farell, fige toutes les sculptures qu’il fait avec de la colle. C’est exactement ce genre de confrontation que nous voyons avec les hackers. D’un bord, les compagnies qui restreignent les usages d’un produit et de l’autre, le hacker qui joue avec les objets, les déconstruit et les réorganise. Si ce dernier le fait, c’est surtout pour nous aider à libérer notre créativité et restreindre le contrôle que les machines ont sur nous. Pour augmenter le pouvoir que nous avons sur elles.

Vive le hacker.

**Cet article a été rédigé avec l’aide de l’album Martyr Loser King de Saul Williams. **

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