Nul n’est tapette en son pays

Le jour où Alan Wong a dit à son père qu’il était homosexuel, ce dernier s’est esclaffé : « Il n’y a pas de gais en Chine ! » Pourtant, des tapettes, des pédales, des gouines et des broute-minous, il y en a bel et bien partout. Montréal, paradis de ces marginaux?

Pas si certain, selon quatre véritables Canadiens-d’origineétrangère- ayant-une-attirance-envers-le-sexe non-opposé : Tiago, Nada, Vanessa et Alan, respectivement d’origine portugaise, libanaise, haïtienne et chinoise.

Nada a 28 ans. C’est à 19 ans qu’elle a quitté Beyrouth pour officiellement finir ses études à Montréal. «La vraie raison, c’est que j’ai eu droit à une pétition de toute la promotion pour me chasser de l’université parce que j’étais lesbienne », raconte-t-elle avec un accent rebeu. Rester à Beyrouth aurait probablement signifié la mort du terreau social de sa mère, et le chômage pour son père.

Trois ans après avoir quitté le Liban, Nada apprend à ses parents qu’elle est lesbienne. Elle a dû attraper ça à Montréal, pensent-ils. « Pendant trois ans, ma mère changeait de pièce quand j’arrivais. Elle ne voulait pas attraper ma maladie. » Du haut de mon ethnocentrisme, je lui demande si ça aurait été plus facile pour elle d’être Québécoise. « Non, je ne crois pas », répond celle qui connaît un Libanais moins homophobe que sa femme québécoise…

Depuis le 11 septembre 2001, Nada considère qu’il est beaucoup plus difficile d’être Arabe que lesbienne à Montréal. Après l’effondrement des tours, son émission Les mille et une nuits,
qui était l’une des plus écoutées à cism, a été relayée à la case 4 h a.m. Du racisme selon elle.

Double vie

En dehors de la garde-robe familiale, Tiago, 22 ans, occupe la majeure partie de son temps à militer pour les gais ethniques ou pour les gais tout court. Il organise des événements, siège sur des comités et blogue sur son homosexualité. Ses parents n’ont pourtant aucune idée de la reconnaissance qu’obtient leur fils dans la communauté gaie. «Ça fait que je ne me sens pas entier, je n’existe qu’à moitié » déplore Tiago. «Quand j’étais jeune, mon père traitait ma soeur de pute si elle fréquentait des garçons. Moi, on m’encourageait au contraire à rencontrer des filles. » La petite tape sur l’épaule et le clin d’oeil d’un homme qui transmet sa virilité… «La culture portugaise est très machiste. »
C’est pour ça que Tiago n’a pas encore dévoilé le pot aux roses. « Il faut dire que j’ai beaucoup de pression. On attend de moi que je poursuive la lignée. À mes 18 ans, j’ai hérité de la
bague de mon grand-père, une bague que je devrais ensuite remettre à mes enfants. »

Sous l’autorité de l’église Santa-Cruz, à l’angle des rue Rachel et St-Urbain, la communauté portugaise de Montréal rejette l’homosexualité encore plus férocement que Lisbonne. Pas facile d’être un gai portugais à Montréal selon Tiago : «On apprend très vite aux jeunes à détester les homosexuels. Deux hommes qui se font la bise, c’est dégueulasse ! » «Alors que les moeurs de nos pays d’origine évoluent », explique Nada, « les diasporas, elles, font du sur-place. Elles ont tellement eu peur d’être contaminées par la culture québécoise qu’elles se sont crées une carapace. »

Vaut-il mieux être neg’ ou fif ?

Vanessa, elle, vit plus de racisme que d’homophobie. « Je ne peux pas vraiment cacher ma couleur, alors que si je ne tiens pas la main de ma copine, rien ne dit que je suis lesbienne. » Pour elle aussi, la religion a été un obstacle plus grand que la culture. De 6 à 26 ans, elle distribuait des fascicules Réveillez-vous et sonnait à vos portes le samedi matin. À 23 ans,
elle se marie à un Québécois Témoin de Jéhovah comme elle. Ce n’est qu’après un an et demi d’automutilation, de dépression majeure et d’alcool qu’elle fait son coming out.

Alan Wong, lui, est le symbole même du Canadian. Chinois né à Mississauga, Ontario, il a fait ses études au Nouveau-Brunswick et poursuit maintenant son doctorat à Montréal. Sa thèse porte sur le thème très vaste de la diversité au Canada. C’est de Moncton, à 26 ans, qu’il a tout avoué à ses parents… au téléphone. Son père est resté très calme. Il lui a
juste dit que c’était le jour le plus sombre de sa vie, qu’il se sentait comme dans un trou noir, et qu’il regrettait d’avoir investit autant d’argent dans ses études…

Pour Alan, la difficulté de porter deux différences tient plus du racisme. Souvent, il lit des No Asians Please sur les sites de rencontres Internet. « Je trouve que c’est correct d’avoir des préférences, mais je ne comprends pas pourquoi il y en a qui sont carrément méchants. »
Mais la discrimination n’est pas que négative pour les Asiatiques. Le teint exotique et les yeux en amande semblent aussi en exciter plusieurs.
«Ce qui n’est pas mieux » d’après Alan Wong. « Je crois que ça tient quasiment de la pédophilie. Parce que les Asiatiques, on a l’air toujours plus jeunes et naïfs peut-être », dit-il. Pour les mêmes raisons, les Chinois gais se fonderaient plus facilement dans le paysage. «Les asiatiques sont naturellement plus efféminés », explique-t-il. Bref, comme ils ont tous l’air un peu fif, c’est plus facile pour les gais asiatiques? C’est ce que pense Alan Wong.

Lors du dernier défilé Divers-Cité, Nada et son groupe d’homosexuels arabes se sont fait cracher dessus par des Arabes venus voir les folles danser. «C’est bien beau la parade, mais quand ils ont vu que leur communauté en faisait partie, ils n’ont pas toléré », raconte Nada. Comme quoi, si la Charte des droits et libertés a donné lieu à certaines avancées, le Canada multiculturel de Trudeau et le Québec laïc de Lesage sont loin d’être des paradis roses.

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