Nudité, sexe, fantasme et lâcheté

Comme plus d’un million de personnes, je suis tombée hier, sans grand enthousiasme, sur le dernier vidéoclip de Justin Timberlake. Aussi bête et ennuyant qu’irritant.

« Subversif! » s’exclame-t-on partout. Timberlake « ose » la nudité dans son plus récent clip! La nudité? Quelle innovation! Mais pour le coup, dit-on, on ne fait pas dans la traditionnelle exhibition de pin-ups tirées à quatre épingles qui se frottent copieusement sur les protagonistes [mâles] du vidéoclip. Cette fois, on fait soi-disant dans le artsy. Des mannequins, pour la plupart complètement nues, exécutent donc des chorégraphies, seules au milieu de la boucane et des effets lumineux. Pas question de se frotter lascivement sur qui que ce soit. C’est de la nudité artistique, semble-t-on vouloir nous faire gober. Des corps nus, certes; mais rien d’outrageusement ostentatoire. Des fessiers et des mamelons à profusion, mais juste assez de pudeur pour faire passer le tout sous le couvert de l’art, et préserver l’image pseudo classy de ce brave Justin. Roulement d’yeux, vous vous en doutez. Je n’ai pas particulièrement envie d’étayer davantage. C’est pas comme si je me surprenais encore candidement de la bêtise des artisans de la pop américaine. C’est pas comme si leurs produits m’intéressaient le moins du monde non plus. Toujours est-il que je crois pertinent de souligner certains des éléments problématiques avec la « chose » qu’on nous propose ici. Tout d’abord, il y a l’hypocrisie. L’hypocrisie qui consiste légitimer le fait de présenter des femmes nues en recourant à des procédés artistiques bâclés. Des chorégraphies plus ou moins développées, des femmes qui ne sont clairement pas là pour leur grande qualité de danseuse… Décidément, « l’art » a le dos large quand vient le temps de trouver un moyen pour foutre des filles à poil, comme c’est la norme dans les vidéoclips, tout en préservant l’image d’une star qui roule sur son aura de gentleman sexy. C’est peut-être d’une susceptibilité exagérée, mais il me semble qu’il y ait quelque chose de doublement dérangeant dans le fait qu’on cherche à faire oublier, par le prétexte artistique, qu’on se colle en fait à la sempiternelle recette « totons + musique = vendre beaucoup de petits ponchos ». À mon sens, il n’y a pas grand’ différence, sur le fond, entre une fille (un peu) habillée qui se frotte sans retenue sur un rappeur et une femme complètement nue, mais qui effectue une chorégraphie moins suggestive avec une espèce pudeur de faux-frère. Même si le premier cas d’espèce est plus explicite que le second, il n’en demeure pas moins que c’est par le même genre de sublimation qu’on en vient à les trouver tous les deux acceptables, voire attrayants. Dans les deux situations, il s’agit essentiellement d’arriver à ne plus voir la femme autrement que comme un espèce d’« objet » désincarné. Faute de quoi sa nudité ou sa « charge sexuelle » sont beaucoup trop confrontantes. On acceptera beaucoup plus facilement toute cette suggestivité si la femme est dépersonnalisée. Si confrontés à l’humanité [à l’intégrité] du corps qu’on nous exhibe, le malaise vient beaucoup plus vite. Et on risque de court-circuiter le fantasme, en soulignant toute la brutalité que sous-tend la « mise en scène » de la sexualité exagérée. Et nos amis les faiseurs de clips, le « fantasme », c’est leur pain et leur beurre. Il y a gros à perdre. Soupir. C’est peut-être idiot comme référence, mais tout ça me fait penser au Déjeuner sur l’herbe, d’Édouard Manet. 150 ans plus tard, même si l’Art « en a vu d’autres » depuis la polémique que l’œuvre a suscité originellement, on ne peut s’empêcher de ressentir un certain vertige quand on croise le regard de la femme dénudée, au centre de du tableau. En nous regardant « droit dans les yeux », semble-t-il, cette femme, en plus d’être nue au beau milieu d’hommes vêtus, interpelle radicalement notre humanité.  Par ce regard, franc et incarné, elle souligne par deux fois l’incongruité de son corps exhibé, et rend impossible son assimilation à un simple objet sexué. Et de là, véritablement, surgit l’inconfort. Un siècle et demi plus tard, bien qu’on se complaise dans notre hypermodernité, il m’apparaît évident que nous ne savons pas forcément mieux conjuguer avec ce genre de malaise. Mais au lieu d’avoir assumé que la charge sexuelle d’un individu ne peut être exploitée sans égard à son intégrité humaine, nous avons simplement décidé… de détourner les regards. On voile, on nie, on abrutit, on caricature. Tout et n’importe quoi pour désincarner les êtres qu’on veut désespérément nous “vendre” comme chair à wet-dreams. Et oui, ce sont avant tout les femmes qui font les frais de cette lâcheté. *** Et moi, sur twitter, c’est @aurelolancti

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