Le Nouveau Québécois sur Tinder

Plongée identitaire via Tinder [dickpics en moins].

Comment définir le Québécois d’aujourd’hui? Pour arriver à dresser un juste portrait, on a réuni des personnalités avec des perspectives aussi diverses que pertinentes. Leur mission : créer le profil Tinder du Nouveau Québécois. Parce que c’est bien connu : les applications de rencontre sont un contexte idéal pour se présenter avec efficacité et authenticité.

LES MATCHMAKERS

Mathieu Bélisle : auteur et professeur de littérature au collège Brébeuf. En septembre dernier, Mathieu publiait Bienvenue au pays de la vie ordinaire, un essai brossant le portrait de l’homme moyen et du destin québécois.

Nicolas Duvernois : fondateur de Pur Vodka et conférencier. Nicolas est un entrepreneur qui ose embrasser le succès et l’ambition – des traits avec lesquels on n’est pas toujours à l’aise, au Québec.

Melissa Mollen Dupuis : activiste d’origine innue. Cofondatrice de la frange québécoise d’Idle no more, Melissa est une figure de la lutte autochtone – une autre affaire avec laquelle on n’est pas toujours à l’aise!

Et moi? J’imagine que je comble le créneau de la jeune féministe blanche. Et je viens de passer six mois à créer le Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA, 140 pages d’enquête sur les valeurs qui nous définissent (en kiosque depuis le 25 mai). Ça vaut ce que ça vaut.

LE CHOIX DE L’ÂGE

Rose-Aimée – On commence avec les chiffres. Vous diriez que le nouveau Québécois a quel âge ? En quelle année a-t-on commencé à s’imposer, à s’émanciper, à affirmer notre identité dans notre individualité à défaut de se faire offrir de grands projets de société ?

Melissa – Le nouveau Québécois est un vieux millennial, à mon avis.

Mathieu – Exact, parce qu’il est né sur les cendres du référendum perdu.

Nicolas – Dans les années 1980, oui.

Rose-Aimée – Crime, c’était facile ! Tout le monde s’entend. Notre représentant sera donc dans la trentaine. Il sera un homme, pour simplifier le choix des photos, mais ses valeurs et caractéristiques pourront être partagées par ses concitoyennes.

LA SÉLECTION DES PHOTOS

Rose-Aimée – On peut mettre juste qu’à six photos sur notre profil Tinder. On choisit quoi ?

Nicolas – Il faut une photo de nous dans un festival. On en a tellement !

Rose-Aimée – En plus, ça reflète notre amour de la fête.

Mathieu – C’est important de mettre de l’avant notre côté épicurien.

Nicolas – Oui, il faut de la bouffe…

Melissa – Tout ce qui peut accompagner une bière !

Rose-Aimée – Mais encore ? On met du pâté chinois ou un tartare de cerf ?

Mathieu – Du tartare de cerf, parce qu’on aime bien manger, mais qu’on n’est jamais loin de nos racines.

Rose-Aimée – Vendu ! Quoi d’autre ?

Mathieu – Le nouveau Québécois peut avoir un côté « Elvis Graton relooké ». C’est caricatural, mais je crois que le petit-fils d’Elvis Gratton va au Beachclub.

Rose-Aimée – Excellent, une photo avec Olivier Primeau [le proprio du Beachclub] !

Nicolas – On aime bien se montrer en voyage! Il faut la photo classique : un passeport avec un billet d’avion qui en sort.

Mathieu – On reste beaucoup dans le plaisir, dans l’instant présent. On se montre

dans le paraître. On ne va pas au cinéma, parce qu’on ne peut pas s’y prendre en photo… Il fait trop noir.

Melissa – On est dans le plaisir, pourtant on choke nos soupers d’amis.

Nicolas – Exact ! Parce que le nouveau Québécois a Netflix…

Mathieu – Tout va très vite, ce qui cause le rétrécissement de notre cercle social. On est très réseauté, mais on n’a pas de temps pour voir les gens.

Melissa – Reste qu’on est freaking proche de notre famille.

Nicolas – On aime la famille, mais on n’a plus de famille. On est peut-être perdus d’un point de vue identitaire parce qu’on n’a pas trois ou quatre frères et sœurs…

Mathieu – Et étrangement, on ne se voit pas beaucoup. On peut vivre dans un rayon de quelques kilomètres sans se voir régulièrement. En fait, de tous les liens qu’on a, j’ai l’impression que l’amitié est maintenant le plus durable. Les couples, ils pètent. La famille, c’est souvent difficile. Je veux dire : tu vas voir ton psy chaque semaine pour lui parler de tes parents. Le seul lien qui est stable, c’est l’amitié.

Nicolas – L’amitié, c’est la nouvelle famille !

Rose-Aimée – Alors, il nous faut une photo avec notre groupe d’amis.

Nicolas – Mais pas beaucoup d’amis.

Rose-Aimée – Festival, tartare, aéroport, Beachclub, amis… Il nous reste une espace en banque. On garde ça en tête. Et en attendant, on passe à notre identité.

LE DÉBAT ENTOURANT LA BIO

Rose-Aimée – Ok, on entre dans la partie difficile. Comment se définit le nouveau Québécois et que cherche-t-il ? Tinder nous permet une bio de quelques lignes seulement, tentons de trouver un terrain d’entente.

Nicolas – On est très individualistes. Quand je nous compare aux Canadiens anglais, je remarque qu’ils s’impliquent davantage dans leur communauté.

Mathieu – Si on se compare à d’autres sociétés nord-américaines, ici, l’état joue un énorme rôle. On a le sentiment que du moment où on paie nos impôts, on a fait notre job ! On peut avoir un sens de l’altruisme, mais soit à l’échelle extrêmement locale, soit extrêmement universelle. On est citoyen de notre ruelle ou citoyen du monde !

Melissa – Reste qu’on est définitivement sympathiques.

Mathieu – Le nouveau Québécois est allergique aux contraintes. L’idée d’imposer quelque chose à quelqu’un nous semble une hérésie…

Melissa – Ben là ! On tente bien d’imposer la laïcité…

Mathieu – Ce n’est pas une affaire de nouveaux Québécois, ça ! Les nouvelles générations n’aiment pas la façon dont ce débat est mené.

Melissa – À Montréal peut-être, mais pensez aux régions ! La religion n’est pas nécessairement vécue de la même manière dans le reste du Québec.

Rose-Aimée – Le nouveau Québécois est-il croyant ?

Mathieu – Il est peut-être agnostique.

Nicolas – Agnostique, mais pas loin de croire : il va prendre « l’assurance baptême » et « l’assurance sapin de Noël », au cas où tout ça serait vrai !

Mathieu – Il a besoin de rituels, étant donné que les étapes de la vie sont de moins en moins balisées.

Melissa – Dans nos communautés, on remarque un important retour à la spiritualité traditionnelle, mais il y a encore beaucoup de croyants dans les églises. Vous seriez surpris.

Rose-Aimée – Ok, allons-y avec la foi ambivalente ! Parlons travail, maintenant. Comment le nouveau Québécois perçoit-il sa job ?

Mathieu – Quand il est engagé, il veut savoir quand seront ses vacances.

Rose-Aimée – Parce qu’il est paresseux ou parce qu’il tient à sa qualité de vie ?

Nicolas – Il veut réussir, mais ça lui tente moins s’il doit travailler fort pour y arriver…

Melissa – Faut dire qu’il y a un traumatisme lié au fait que le Québécois était jadis un col bleu, un porteur d’eau. Il y a une différence entre « vouloir gagner un certain confort » et « ne pas vouloir recréer le Québécois travailleur confiné au petit quartier ouvrier ».

Mathieu – Quand on regarde la génération précédente, on remarque que beaucoup de carriéristes ont scrappé leur famille. Plusieurs Québécois ont vu les baby-boomers s’acheter une deuxième maison, un Winnebago et puis divorcer. Je caricature un peu, reste qu’on peut se demander : est-ce que c’est la vie qu’on veut ?

Melissa – En fait, je crois que le nouveau Québécois veut réussir sans l’injustice. Il ne veut plus se tourner vers le gros capitalisme. Il préfèrerait se partir une ferme, vivre de façon responsable…

Rose-Aimée – En autarcie avec ses chèvres !

Melissa – Oui ! Et il n’aime pas dépenser pour des affaires qu’il pourrait faire lui-même. Il est patenteux. C’est le roi du duct tape.

Mathieu – Je dirais que la débrouillardise est le trait québécois le plus constant de notre histoire. On est tous à un ou deux degrés de séparation de la pauvreté, au Québec. Quand on remonte notre arbre généalogique, on réalise que c’est en nous, on a développé des réflexes.

Rose-Aimée – Le Québécois d’aujourd’hui arrive-t-il à s’affirmer ?

Mathieu – Fut une époque où le Québécois était intimidé par l’Européen et l’Américain. Maintenant, on a assez voyagé pour se rendre compte qu’un Français n’est pas nécessairement plus intelligent que nous. Par contre, il y a encore peut-être un léger rapport ambigu vis-à-vis l’anglophone. Ce n’est plus totalement un rapport du type « l’anglophone est dominant parce qu’il a un sens naturel du pouvoir et moi je suis le petit porteur d’eau », mais on se projette encore un peu dans cette dynamique.

Rose-Aimée – Dans une optique de Tinder, on pourrait donc écrire : « j’ai déjà daté des anglos, mais j’ai moyen trippé. »

Mathieu – Pourquoi pas ! Si on poursuit dans l’idée d’affirmation, au Québec, il n’y a pas d’appétit pour le changement. Il ne pourra jamais y avoir rien d’autre que des révolutions tranquilles. On se mobilise quand il est question de refuser quelque chose. Pensons-y : 2012, c’était un non à l’intention gouvernementale d’hausser les frais des scolarité. En 2003, on était 200 000 dans la rue à dire non à la guerre en Irak. Le non gagne tout le temps : non à la conscription, non à la souveraineté, non à Charlottetown. On est dans l’indétermination.

Nicolas – On est ni pour ni contre, bien au contraire.

Mathieu – La souveraineté, c’est un projet pour avoir le pouvoir et la liberté. Mais je pense qu’on ne veut pas le pouvoir… et qu’on ne veut pas vraiment la liberté. On est dans une zone juste assez confortable pour se dire : « Je ne me sens pas brimé. Je le suis probablement, mais je préfère ne pas aller voir. »

Melissa – Le fantasme de la souveraineté est mort, mais ce qui en est peut-être récupérable, c’est l’idée de créer une communauté à défaut d’un pays. Le Québécois flotte au-dessus de son passé avec l’impression d’être bloqué dans son futur. Comme sur un tapis volant. S’il décidait de se poser et de régler les affaires ; de passer à travers le méchant ; d’accepter des termes comme mansplainging et whitesplaining avec une envie de réconciliation, il pourrait commencer à avoir une idée de son futur avec les Premières nations et les immigrants. Le tout dans une perspective féministe.

Rose-Aimée – J’ai l’impression que le nouveau Québécois essaie, qu’il a une belle ouverture. Il commence à comprendre le concept de privilège, non ?

Melissa – Il est en formation ! Mais le Québécois francophone blanc se met encore au centre, avec le micro, convaincu qu’il a besoin de se faire entendre… Tout en oubliant de donner la parole aux minorités. D’ailleurs, c’est très important pour notre bio Tinder : tout le monde a une « grand-mère princesse indienne ». C’est soit un fantasme de l’identité autochtone ou une façon de dire que les Québécois sont tous issus des Premières nations et qu’ils ne sont donc pas racistes. Chose certaine, c’est très à la mode !

LE TRI DES INTÉRÊTS

Rose-Aimée – Sur Tinder, on peut voir les pages que la personne dont on consulte le profil a liké, sur Facebook. Ça permet de cerner ses intérêts. Qu’est-ce que le nouveau Québécois aime, selon vous, sur la plateforme du bon vieux Zuckerberg ?

Nicolas – Il est voyeur, curieux et un peu jaloux. Il veut entrer dans les maisons. Il doit liker des téléréalités !

Rose-Aimée – Il aime Occupation double en disant que c’est par passion sociologique.

Melissa – Et il aime La voix parce qu’il adore voir des gens réussir au Québec, en français. C’est la gloire accessible.

Nicolas – Il like la page de la compagnie Simons.

Melissa – Chic et accessible aussi !

Nicolas – C’est très québécois. Un Italien ne likerait jamais Simons…

Mathieu – Il consomme aussi beaucoup d’humour. C’est ce qu’il nous reste de communautaire : on rit ensemble. On s’anesthésie ensemble.

Rose-Aimée – Il aime 3 fois par jour.

Melissa – J’aurais plutôt dit Ricardo.

Nicolas – Il like Météomédia. Il est obsédé par la météo.

Mathieu – Et Harry Potter, parce qu’il a grandi avec lui.

Rose – À date, notre avatar ne like aucun politicien. Pourquoi ?

Mathieu –  Parce qu’on est trop divisés. Le fantasme inavoué du nouveau Québécois, c’est que chacun de nous ait son propre parti politique.

Nicolas – Il gueule, mais il ne vote pas ! Faire la file pour élire quelqu’un qui ne nous rapportera rien personnellement ? Ben non !

Mathieu – Mais je pense qu’il like peut-être Justin Trudeau… parce qu’il n’est pas menaçant. Il ne fait rien de particulièrement significatif. Il ne dérange pas. C’est juste une belle image qui vole un peu au-dessus du pays, et ça, ça peut plaire au nouveau Québécois.

Nicolas : Il veut même son selfie avec Trudeau!

Rose-Aimée – C’est notre dernière photo ! On l’a ! Merci pour vos lumières, tout le monde. Je pense qu’on vient de brosser un pas pire portrait… Moyennement élogieux, mais somme toute encourageant.

LE RÉSULTAT

Photos

Bohème dans un festival ; tartare de cerf ; billet d’avion dans le passeport à l’aéroport ; party au Beachclub ; petit groupe d’amis ; selfie avec Trudeau.

Nom et âge

Nouveau Québécois, 34 ans

Bio

Je suis depuis peu propriétaire d’une petite terre en Estrie. Je m’habitue à mon nouveau rythme de vie, après une décennie de travail (et de party – eheh) pas mal effrénée. J’aime sortir, bien manger, aller voir des shows (surtout d’humour) et voyager. Je ne crois pas trop aux frontières pour être franc : le monde est mon terrain de jeu ! Mais j’ai aussi besoin de mes soirées Netflix [and chill, dans un monde idéal].

Je suis ouvert à toutes les rencontres, sauf si tu parles juste anglais. C’est pas une question politique (m’en fous pas mal de la politique), c’est juste que dans le passé, j’ai daté pas mal d’anglos, pis j’ai moyen trippé. Don’t take it personal, c’est sûrement moi le problème. ;)

Bon à savoir : je fais un maudit bon tartare de cerf, je peux réciter par cœur le tome 2 d’Harry Potter et le tome 3 des Deux minutes du peuple, pis ma grand-mère est une princesse amérindienne.

Je ne cherche rien de sérieux, mais je ne dirai pas non à l’engagement, si Dieu le veut ! (Joke, je ne suis pas croyant. Ben, je pense.)

Intérêts sur Facebook

Occupation double, La voix, Simons, 3 fois par jour, Ricardo, Météomédia, Harry Potter, Louis-José Houde, Julien Lacroix, Les grandes crues, François Pérusse, Netflix, Justin Trudeau.

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