Faut-il se « dé-Québéciser » pour plaire en France ?

Fred Pellerin, Kim Thúy et plusieurs autres se confient.

Les artistes d’ici sont nombreux à faire leur marque en France. Mais à quel prix ? On n’est pas dupe ; on en a vu changer leur accent, leurs manières, leurs chansons… Est-ce que les Québécois peuvent aujourd’hui exporter leur culture sans se travestir ? Enquête.

Cet article est tiré du Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA (en kiosque dès maintenant).

C’est d’abord l’auteure Kim Thúy qui nous a mis la puce à l’oreille. Lors de la remise d’un prix littéraire en Italie, auquel URBANIA assistait, elle a lu un texte magnifique. Un texte sur son sentiment d’appartenance au Québec, sur l’importance de trouver racine. Elle nous a confié l’avoir initialement écrit pour le grand journal français Le Monde, mais en avoir finalement refusé la publication à cause des modifications qu’un journaliste avait tenté d’y apporter, pour le « clarifier », disait-il.

« Il voulait remplacer “bancs de neige” par “congères”. Tu imagines ? Tout le monde comprend c’est quoi, un banc de neige… Même si tu n’as jamais entendu cette expression, tu la saisis. L’image est là. C’est littéralement un banc de neige ! », s’exclame l’auteure.

On a voulu te rendre moins québécoise ? « Non, on a voulu me rendre plus française », glisse-t-elle. Voici des extraits du texte original et les modifications souhaitées par le journaliste.

« Dans le dictionnaire, le mot “réfugié” se trouve juste en dessous de “refuge” alors que “immigrant” vient après “immeuble”, dont la première définition donnée par le Petit Robert est “ce qui ne peut être déplacé”. En sortant de l’aéroport à Montréal, nous sommes devenus des immigrants avec nos précieux papiers jaunes rangés dans les poches de mon père. Avec ces documents officiels, le Canada venait de nous redonner une identité. Le parcours a pris fin pour laisser notre deuxième vie débuter dans la virginité des bancs de neige des congères, dans le silence de la paix, dans le sourire des géants aux joues roses qui nous attendaient avec les bras ouverts, des Canadiens qui étaient venus nous accueillir. » 

« Notre barde nationale, Gilles Vigneault, a chanté que notre “pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver” et notre auteur chéri, Dany Laferrière, a dit que notre été est particulier puisqu’il s’agit d’un été qui a connu l’hiver. Le poète Émile Nelligan, quant à lui, avait vu un jardin de givre sur sa vitre gelée. Au début du XXe siècle, les peintres réunis au sein du célèbre Groupe des Sept ont rendu hommage à la magnificence de notre paysage nordique et la lumière du froid. Nous sommes si nombreux à célébrer la pureté et le sublime de ses horizons multiples que nous négligeons parfois d’admirer ses gens qui sont allés dans l’espace, qui siègent à la Cour internationale de Justice et surtout, ceux qui ont frappé à notre porte pour offrir à mes frères et à moi nos premiers pyjamas. »

« Il est impossible pour un Canadien qui a l’habitude de pratiquer le camping comme une religion d’imaginer qu’un réfugié nouvellement immigrant puisse préférer le confort d’une maison. En même temps c’est de l’épouse québécoise d’un proche qu’est venue l’idée de porter des genouillères lors des longues et douloureuses prosternations qui accompagnent les obsèques dans le rite XXX. Personne n’avait eu cette idée alors que la génuflexion est une tradition pratiquée depuis des siècles au Vietnam. De tous les apprentissages que j’ai reçus, allant de la façon de s’habiller en pelures d’oignon pour contrer le froid jusqu’à l’art de régler les différends dans le consensus – une pratique distinctement québécoise –, l’habileté de rêver a été la plus précieuse des leçons. C’est dans ce pays qu’on a insisté pour m’enseigner comment trouver ma couleur préférée et rêver un rêve qui soit mien. »

On est conciliant, on peut comprendre que certaines personnes soient moins connues ailleurs. On ne se choque pas de l’ajout de « poète » avant « Émile Nelligan ». Mais au-delà de ça, pourquoi tenir à reformuler le texte ? Pourquoi ne pas simplement expliquer, avec des notes en bas de page, par exemple, les expressions qui pourraient être difficiles à décoder ? Et est-ce que « barde » est vraiment le meilleur mot pour décrire Vigneault ? Alors que chez-nous, ça rappelle plutôt un personnage d’Astérix… Pourquoi ajouter « Canadiens » alors qu’on nous demande de parler du Québec ? Pourquoi (re)préciser que notre envie de consensus est distinctive, si ce n’est pour répondre à l’idée qu’on se fait de nous outre-mer ? #Bisounours

OUIN, POURQUOI ?

On a demandé à Kim Thúy d’expliquer, à son avis, l’origine de ces modifications. Elle se lance : « Quand on t’invite, c’est qu’on veut ton unicité, ta particularité. Un Dany Laferrière est exactement pareil en France qu’ici. Il parle de l’été québécois “qui ne ressemble à aucun autre été car c’est un été qui a connu l’hiver”… Et c’est ce qui fait rêver les Français ! On doit donc absolument garder notre identité quand on est de passage à l’étranger. »

OK, mais alors comment se fait-il qu’un journaliste français ait fait appel à une auteure québécoise, en voulant qu’elle écrive de façon à ce que les lecteurs français n’aient aucun travail à faire ?

« Quand on t’invite, c’est qu’on veut ton unicité, ta particularité. Un Dany Laferrière est exactement pareil en France qu’ici. Il parle de l’été québécois “qui ne ressemble à aucun autre été car c’est un été qui a connu l’hiver”… Et c’est ce qui fait rêver les Français ! On doit donc absolument garder notre identité quand on est de passage à l’étranger. »

« C’est parce qu’il était québécois ! Ce journaliste a grandi et étudié ici avant de déménager outre-mer. Un Français ne m’aurait jamais demandé de changer ces mots. De tous ceux qui m’ont lancé une invitation, jamais aucun ne m’a corrigée à ce niveau-là. Ça vient d’un Québécois qui vit en France… et qui veut donc possiblement devenir plus français que français. »

En tant que Québécois, on croit parfois devoir changer pour plaire à la France ? Kim acquiesce, tout en apportant une nuance : « Remarque, si j’habitais en France, je serais la première à m’adapter, à apprendre la langue et les habitudes, car si on ne le fait pas, on devient soit isolée, soit arrogante… Et si quelqu’un me lit en se disant : “Ben voyons, elle change toujours son accent quand elle voyage !”, je veux préciser que dans mon cas, c’est parce que je n’ai pas de personnalité, alors j’adopte spontanément l’accent de la personne qui est devant moi, c’est vrai. Mais ce n’est pas pour plaire davantage… » [NDLR : On avoue l’avoir déjà vue prendre un accent italien sans le vouloir.]

Kim Thúy n’a pas de personnalité. On aura tout lu. Curieux d’en savoir plus sur la pression que se mettent les artistes d’ici pour ravir les cœurs étrangers, on est allé à la rencontre de ceux qui ont percé.

OLIVIER DION : DE L’IMPORTANCE DE FRANCHOUILLARDER NOTRE ACCENT

Rappelez-vous Diane Tell, Marie-Josée Croze, Cœur de pirate. Les artistes qui prennent un accent français dans les médias européens se le font rapidement reprocher par les Québécois. Plus française que québécoise, vendue, ridicule… On se braque et insulte la vedette devant sa transformation. Mais si elle était nécessaire ? C’est ce qu’Olivier Dion avance.

Le jeune chanteur s’est d’abord fait connaître en France grâce à l’émission Danse avec les stars, mais c’est depuis qu’il incarne d’Artagnan dans la comédie musicale Les 3 mousquetaires qu’il y connaît véritablement la gloire. Une gloire qui n’est pas venue sans transition…

« Oui, j’ai dû changer certaines choses dans ma façon de communiquer. Surtout lorsque je fais de la promo. J’ai franchouillardé mon accent, parce qu’on dirait que les Français ne nous laissent pas le choix… Ils adorent s’en moquer, alors quand on veut se faire entendre, c’est juste plus simple d’opter pour un accent pointu. Et je crois que la majorité des Québécois font de même quand ils voyagent. C’est naturel.

Maintenant, d’un point de vue musical, j’ai aussi adapté certaines choses. Ici, on entend beaucoup de folk et de pop-rock à la radio. Là-bas, ils sont plus dans le hip-hop et l’électro. On entend moins de guitare électrique, il y a des instruments qu’on évite et un son différent. Moi, j’ai percé en participant à un grand projet de comédie musicale et non pas avec mon son. Mon équipe française m’a donc expliqué que si on voulait sortir mon premier album – fait au Québec – en terrain français, il faudrait le retravailler. Finalement, mon premier single français n’est même pas extrait de mon premier album. En termes de production, on a vraiment conçu Si j’étais son soleil pour la France. [NDLR : Pari réussi, si on considère que le vidéoclip de la chanson cumule plus de 10 millions de visionnements sur YouTube.] Mais ça me va, c’est la direction musicale que je voulais prendre de toute façon. 

DIANE DUFRESNE : SANS COMPROMIS

En 1972, la diva québécoise chante J’ai rencontré l’homme de ma vie. La France s’ouvre à elle. Barclay, l’étiquette de l’artiste (qui représente aussi Dalida, Brel et Aznavour), lui demande alors de réécrire la chanson pour l’adapter au public de l’Hexagone.

« Pour Diane, aucune concession possible. C’était tout ou rien. Elle n’allait changer ni son accent ni les textes. Elle les a brassés pas mal, les Français, avec son refus.»

« Pour Diane, aucune concession possible. C’était tout ou rien. Elle n’allait changer ni son accent ni les textes. Elle les a brassés pas mal, les Français, avec son refus. Au final, ce sont eux qui ont dû s’adapter à la venue de Diane », explique Richard Langevin, gérant et mari de l’artiste.

Selon lui, elle aura été l’une des premières à promouvoir le « français québécois » en Europe. C’est vrai, celle que les Français appellent « La Dufresne » est arrivée avec ses gros sabots, entourée d’artistes qui ont suivi son exemple, des Robert Charlebois et des Fabienne Thibeault qui ont su démocratiser notre parler. Comment expliquer, alors, un certain retour de l’accent pointu, dans les dernières décennies ? Peut-être par la peur d’être niaisé… En entrevue avec Le Journal de Montréal, en 2006, le célèbre animateur Thierry Ardisson (celui qui avait  humilié l’auteure Nelly Arcan sur le plateau français de Tout le monde en parle) a déclaré : « En France, on a été submergé par une vague de chanteuses à voix venant du Québec. Un peu pour me venger de ça, j’ai commencé à me moquer de leur accent. Quand je me suis rendu compte que ça énervait les gens chez vous, j’ai continué. » Sympathique.

Depuis, pas mal d’eau doit avoir coulé sous les ponts, car la France s’enflamme pour les Cowboys Fringants, Safia Nolin, Klô Pelgag et autres Émile Bilodeau. Des gens qui n’ont pas trop de penchant pour le gommage d’accent… Et Pascale Bussières a une petite théorie quant à l’origine de cette émancipation.

PASCALE BUSSIÈRES : J’AI TUÉ MA MÈRE

En 2001, quand le film La Répétition s’est rendu à Cannes, j’ai fait beaucoup de plateaux français et j’avoue que je masquais mon accent, explique la comédienne. Les acteurs, on est ben caméléons… Donc, pour me fondre dans la masse, j’ai emprunté un accent parisien. Si c’était à refaire, je pense que ce serait différent. Il y a de plus en plus de Québécois qui font carrière en France, on vit une mondialisation de la culture et je crois qu’il y a eu une certaine démocratisation grâce à Xavier Dolan. Le succès de J’ai tué ma mère et la personnalité de Xavier – avec sa culture, sa langue et son débit – ont changé les choses. »

En ce qui concerne le complexe de l’accent, peut-être. Mais qu’en est-il du point de vue des habitudes ? Les artistes québécois doivent-ils parfois changer leur comportement pour se faire aimer de leurs pairs français ?

« Oui, surtout au niveau de la répartie. Les Français grandissent avec l’idée qu’il faut avoir une idée sur tout. Ils ont souvent des jugements très catégoriques, ils sont opiniâtres. Ce n’est pas nécessairement négatif, c’est une façon de faire rebondir la conversation. Sauf qu’ici, on n’est vraiment pas de même. On dirait qu’on coupe court à l’argumentaire. Alors, quand je passe des moments plus longs là-bas, je trouve ça exigeant. Il faut rebondir sur tout et avoir de l’esprit tout le temps ! Je sors de mes journées en disant à mon agent : “Calice, on va-tu prendre une bière ? Je suis épuisée.”

Les Français grandissent avec l’idée qu’il faut avoir une idée sur tout. Ils ont souvent des jugements très catégoriques, ils sont opiniâtres. Ce n’est pas nécessairement négatif, c’est une façon de faire rebondir la conversation. Sauf qu’ici, on n’est vraiment pas de même.

Évidemment, c’est une entreprise de séduction. Tu veux plaire, te faire remarquer. Tu veux être comme eux, tout en restant québécoise, car tu sais pertinemment que c’est ce qu’ils cherchent. Mais pas trop. Il faut être québécoise dans leur mesure, sinon les Français sont désarçonnés. Par exemple, quand on parle entre Québécois et qu’ils ne nous comprennent pas bien, c’est comme si ça les agressait, alors même entre nous, on polit notre accent. En même temps, je pense à une scène, avec Carole Laure. On dînait avec des journalistes du magazine Les Inrockuptibles. On s’est mises à raconter nos histoires de chasse. Du folklore solide. Nos invités étaient ravis ! Carole et moi étions nous-mêmes et ça les faisait tripper au boutte. En vérité, ils étaient complètement séduits parce que ça correspondait à l’idée folklorique qu’ils ont des Québécois. C’est un équilibre compliqué. »

Et au travail, ça se conjugue comment ? Pascale répond : « Dans mon métier, en France, il y a un rapport très romantique entre le réalisateur et l’actrice. J’utilise ces genres, mais c’est vrai pour les hommes comme les femmes. Là-bas, il ne faut pas que l’acteur soit volontaire, il faut qu’il soit désiré. Il faut être en retrait, jouer le mystère, la distance. Tu dois être un peu indifférent, car quand on veut trop, on se fait rejeter. C’est subtil, mais j’ai vite compris que si tu manifestes trop d’intérêt, il y a d’emblée un souffle de recul, comme si c’était ringard. Et je crois que c’est moins le cas ici. Selon mon expérience, au Québec, quand tu manifestes une intention ferme, ce n’est pas reçu comme étant téteux. On a un côté plus nord-américain, go-getter. En France, ça, c’est un peu suspect. On y est beaucoup plus dans la séduction et ce jeu se fait façon “le chat et la souris”. Ça crée un rapport plus passionnel et un sentiment d’appropriation de la part du réalisateur vis-à-vis de ses acteurs et actrices. Des réalisateurs tyrans, en France, il y en a beaucoup. Mais je crois que ça aussi, ça s’atténue avec les nouvelles générations. »

ÉMILE BILODEAU : ENRICHISSEZ VOTRE VOCABULAIRE

Parlant de nouvelle génération : figure montante de la chanson ici comme ailleurs, Émile Bilodeau profite quant à lui de ses voyages pour éduquer les masses. Avant de chanter une chanson, il indique au public français le sens des expressions qu’elle contient. Un genre de messie des patois québécois… « Par exemple, avant de chanter J’en ai plein mon cass, je précise l’équivalent français : J’en ai marre, putain ! »

FRANÇOIS PÉRUSSE : REPARTIR DE ZÉRO

« On parle de bien plus que d’adaptation. C’est comme si François s’était dédoublé. Un Pérusse québécois et un Pérusse français. En fait, aucun Québécois n’a poussé cet aspect aussi loin que lui », précise d’emblée la gérante de l’artiste quand on lui demande si François Pérusse a dû se travestir pour conquérir le vieux continent. Intriguées, on a demandé plus de renseignements au principal intéressé…

Plus j’avançais, plus je me rendais compte qu’il fallait à peu près tout recréer. À part le gars de la radio communautaire, qui est devenu le gars de la “radio associative”, j’ai dû repartir à zéro pour l’Europe. C’est expressément pour ce pays qu’ont été créées les séries Urgences, Jacques Cartier et Columbo, par exemple.

J’avoue que mes muscles faciaux ont été endoloris durant les premiers mois de l’aventure, en raison de l’accent et de la prononciation. Mais ça s’est fait avec joie, parce que les auditeurs ont adopté ! Plusieurs ont pensé, et certains pensent encore, que je suis français. Aujourd’hui, 75 % des abonnés de ma chaîne YouTube sont européens !

Finalement, un de mes plus grands bouleversements aura été de découvrir que je ne pouvais plus spécifier avoir débuté ma carrière en turlutant. Car attention, en France, la turlute, ça signifie… autre chose. »

 

STÉPHANE ROUSSEAU : SAVOIR SE REFERMER

 

« J’avais le complexe du Québécois qui débarque en France. On me disait de garder mes spécificités québécoises, mais individuellement, les metteurs en scène, les réalisateurs et les collègues venaient tous me suggérer de changer certaines choses. J’ai rapidement perdu confiance et je voulais plaire, donc j’ai parfois fait semblant d’être parisien.»

L’humoriste est l’un de nos plus célèbres ambassadeurs en France, sur scène comme au cinéma. Mais ses débuts européens ont été ardus : « J’avais le complexe du Québécois qui débarque en France. On me disait de garder mes spécificités québécoises, mais individuellement, les metteurs en scène, les réalisateurs et les collègues venaient tous me suggérer de changer certaines choses. J’ai rapidement perdu confiance et je voulais plaire, donc j’ai parfois fait semblant d’être parisien. Ici, les gens réagissaient moyennement bien. Je me souviens d’un gala Juste pour rire coanimé avec Franck Dubosc. Comme le spectacle était capté et diffusé sur France 2, je devais jouer avec l’accent français, même si on était à Montréal. J’étais tellement, mais tellement gêné. Aujourd’hui, je ne fais pratiquement plus d’efforts, cela dit !à

Au travail, les relations sont différentes aussi. J’avais tendance à m’ouvrir rapidement, j’étais très naïf. J’aimais me faire des copains lors de tournages, alors je me confiais. Mais contrairement à ici, mes collègues français transformaient mes confidences en armes. Ils les utilisaient pour se foutre de ma gueule, avec un sourire en coin. Une fois, j’ai parlé de la mort de mon père à des collègues. L’un d’eux s’est mis à se moquer de mon accent et de ma façon de prononcer le mot mort. Bref, j’ai compris qu’il y avait une étiquette complètement différente là-bas. Que si on voulait se faire aimer, il ne fallait pas être d’emblée chaleureux comme au Québec. Il y a des étapes à respecter. On ne se fait pas la bise dès le départ, on ne se tutoie pas, etc. C’est long avant de ne plus être un outsider, mais ça en vaut la peine. Quand on se fait un ami français, on se fait un ami pour la vie. À ce niveau, ils sont moins hypocrites que nous !

FRED PELLERIN : LE POIDS DES MOTS

Un conteur, ça doit bien faire quelques concessions pour séduire les audiences étrangères, non ? Pas tant, selon l’inimitable Fred Pellerin : « En France, j’adapte très peu mes contes, mes mots. Je pense que le Caxton vient avec son langage. Changer ça, ça enlèverait une part importante de son goût. Cela dit, comme les Français n’ont pas le trou d’oreille de la même forme que le nôtre, il peut m’arriver d’enlever un ou deux mots qui risqueraient de coincer dans le conduit. Et si j’adapte ? Mon plus gros compromis a été de faire sucer des Tic Tac à un personnage qui suçait des paparmannes à domicile et d’expliquer qu’une “bécosse” n’est pas un oiseau. »

VÉRONIC DICAIRE : TROUVER LA BONNE JOKE COCHONNE

L’artiste porte plusieurs chapeaux et ce qu’elle a compris, après plus d’une décennie de succès international, c’est que certains rôles sont plus durs à adapter que d’autres…

« Je constate que le langage de la chanson est un peu plus “universel” que celui de l’humour. Quand Piaf chante, par exemple, qu’elle irait “jusqu’au bout du monde” ou qu’elle se “ferait teindre en blonde”, on comprend assez facilement qu’elle ferait tout pour l’amour de sa vie. Le choix des mots utilisés en chanson devient un exercice de style contribuant d’une certaine façon à la poésie du texte. Par contre, le choix des mots en humour déterminera si une blague fonctionne ou pas, tout simplement. Les experts comiques vous le diront : le timing est primordial, mais les références culturelles le sont tout autant.

Pour le plaisir, je vous donne un exemple. Au Québec, dans mon deuxième spectacle, nous nous étions amusés à jumeler les paroles de certaines chansons avec la musique d’autres chansons. Par exemple, je chantais les paroles de La danse des canards sur la musique de Montréal, d’Ariane Moffatt.

Sauf qu’en poussant l’exercice un peu plus loin, on a osé prendre les paroles de la chanson grivoise La p’tite grenouille… chantée par la voix d’Isabelle Boulay sur l’air de la chanson Le saule. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, ça donnait ceci :

La p’tite grenouille dit au crapaud

Donne-moi trente sous t’auras d’la peau

Ma chienne, ma crisse de chienne

[…]

Suite au “succès” de ce segment, nous ne pouvions passer à côté de celui-ci pour la France, sauf qu’on a rapidement réalisé que La p’tite grenouille n’est pas connue là-bas. Heureusement, eux aussi, ils en ont, des chansons salées… Après recherche, nous avons opté pour le jumelage suivant : les paroles de La grosse bite à Dudule avec la voix de Patricia Kaas et la musique de Mon mec à moi. SA-VOU-REUX !

Ils étaient amoureux

Ils s’aimaient tous les deux

Ils allaient au turbin

Le cœur plein d’entrain

Ses copines lui disaient

Pourquoi t’aimes ton Dudule ?

Il n’est pas beau, il est mal fait

Mais elle répondait…

C’est la grosse bite

La grosse bite à Dudule

J’la prends, j’la ?%$… elle m’enc?&%

Ah, les amis, que c’est bon…

[…]

Si jamais vous cherchez un ice breaker pour vos partys en sol français, vous saurez quoi chanter. »

DANY LAFERRIÈRE : PAREIL PARTOUT

« Je suis désolé, mais je n’ai rien eu à changer… » Ben coudonc. Après enquête, Kim Thúy a bien fait de citer l’auteur comme exemple parfait d’intégrité.

DENISE BOMBARDIER : L’ANALYSE DE L’INTELLECTUELLE

L’auteure, journaliste et animatrice poursuit une fructueuse carrière en sol français depuis 1984. Elle nous explique en quoi les choses ont changé au fil des années et de ses 21 livres publiés ici comme là-bas.

« C’était en 1984. Il y avait eu le général de Gaulle, les Québécois étaient connus des Français, mais il y avait peu d’auteurs d’ici publiés directement en France. Les réflexes des éditeurs étaient donc académiques – dans le sens “Académie française” du terme –, mais j’ai eu la chance d’avoir dès le départ une éditrice ouverte et sensible. Dès mon premier livre, on m’a fait des suggestions et non pas des injonctions. Si quelqu’un m’avait demandé de ne pas écrire “banc de neige”, je l’aurais fait balader ! Parce qu’il faut comprendre que les demandes se négocient…

Au Québec, je me suis pourtant fait reprocher de faire des concessions aux Français. On a souvent dit que j’écrivais pour eux. C’est faux ! Je suis consciente qu’il y a des expressions qui ne veulent rien dire en France. Faire ces corrections, c’est un exercice d’une extrême subtilité et c’est passionnant. Il faut avoir de la souplesse, savoir ne pas se dénaturer. J’adore !  J’ai fait des adaptations, mais j’ai aussi toujours averti les éditeurs : n’essayez jamais de franciser mes livres.

Puis, au fil du temps, j’ai vu une évolution. Entre 1984 et aujourd’hui, j’ai vu comme on s’est ouvert aux expressions d’ici. Peut-être parce qu’il y a maintenant beaucoup d’auteurs africains publiés en France. Plutôt que de s’acharner sur des expressions, on se demande : est-ce qu’on comprend, est-ce qu’on ressent ce que l’auteur veut dire ? »

« Moi, je suis une intellectuelle. J’ai un doctorat. Je ne peux pas parler comme un chanteur rock ou une personne qui n’est pas instruite. Je connais les Français comme le fond de ma poche. J’ai fait des milliers d’entrevues, je suis invitée sur les plateaux politiques et je sais une chose que les Français n’avoueront pas : si je parlais avec l’accent québécois, on ne m’aurait pas accordé de crédibilité intellectuelle.»

Et au sujet de l’accent, madame Bombardier ? Vous comprenez la posture d’Olivier Dion ? « Moi, je suis une intellectuelle. J’ai un doctorat. Je ne peux pas parler comme un chanteur rock ou une personne qui n’est pas instruite. Je connais les Français comme le fond de ma poche. J’ai fait des milliers d’entrevues, je suis invitée sur les plateaux politiques et je sais une chose que les Français n’avoueront pas : si je parlais avec l’accent québécois, on ne m’aurait pas accordé de crédibilité intellectuelle. J’ai entendu des intellectuels français dire de Québécois très intelligents : “On dirait des paysans du 19e siècle.”

Ne vous imaginez pas que Robert Charlebois, qui chante en joual, ne fait pas attention à son accent quand il est sur des plateaux parisiens ! C’est une question de crédibilité. Pierre Lapointe l’a très bien compris aussi. Il est devenu plus français que les Français… Je l’ai vu sur un plateau, il était si brillant ; il battait tous les Français sur leur propre terrain. Et c’est ce que j’essaie de faire aussi. »

ET AU QUÉBEC, ON DEMANDE QUOI AUX FRANÇAIS ?

LE CAS JÉRÉMY DEMAY

Est-ce que les artistes français qui font leur marque au Québec changent quoi que ce soit pour y arriver ? On a posé la question à l’humoriste et auteur Jérémy Demay.

« Un humoriste français qui débarque ici, tout le monde le comprend. Pas besoin de changer quoi que ce soit… Un Québécois qui va en France, c’est différent. Vous avez grandi avec des films français, alors que pour nous, le Québec, c’est Céline Dion et des Esquimaux. Je comprends que les artistes québécois aient besoin de changer des choses et d’en expliquer d’autres. Les Français sont comme des ados qui n’ont jamais eu d’intérêt pour leurs petits cousins parce qu’ils n’ont pas grandi avec eux… On ne nous a juste pas appris.

« Un humoriste français qui débarque ici, tout le monde le comprend. Pas besoin de changer quoi que ce soit… Un Québécois qui va en France, c’est différent. Vous avez grandi avec des films français, alors que pour nous, le Québec, c’est Céline Dion et des Esquimaux.»

Maintenant, ce qui est particulier dans mon cas, c’est que j’ai commencé ma carrière ici. Je suis arrivé au Québec, il y a 12 ans, avec très peu d’expérience. J’ai appris mon métier en même temps que j’ai appris à devenir québécois. Quand je me fais mal, je ne dis pas putain, je dis calice. Je ne mens pas, je respire québécois ! Mais les Français qui viennent me voir en spectacle pensent que je me suis travesti pour vous plaire… Ils voient un Français qui a du succès en parlant (ou du moins en essayant de parler) à la québécoise. Du coup, ils se disent : “Le gars fait semblant de sacrer pour plaire aux Québécois, il a oublié ses racines pour faire rêver. Il s’est prostitué.”

Et je comprends. Je comprends, parce qu’on le fait tous. À la gang, on fait tous un peu semblant, à certains moments. On se construit une image pour séduire. On joue cette game-là, artistes ou non. On veut tous être aimé. Les artistes sont juste un reflet de la société. Faut pas l’oublier. »

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