Nous les caribous

Aidez les Français à nous trouver un meilleur sobriquet.

La première fois qu’un Français m’a traitée de caribou, je ne l’ai vraiment pas trouvée drôle. Pas dans le sens que j’étais fâchée. Dans le sens que ça ne me faisait juste pas rire.

Je suis pourtant très capable de rire d’un surnom bien trouvé. Prenez Brangelina, par exemple, ça c’est très drôle. Un surnom tout désigné pour un couple fusion de personnalités connues. PET? Assez drôle, quoique convenu et scatologique. Qu’on se fasse appeler los tabarnacos dans les stations balnéaires du Mexique, c’est insultant, c’est grave, mais c’est bien pensé en titi : notre juron préféré dont toute l’incongruité est révélée par une traduction bancale, c’est fort. On s’imagine le pauvre mexicain se demander c’est quoi, ça, une «bière tabarnak»?

Caribou? Pas drôle. Pas drôle, mais surtout, pas brillant.

Il y a des surnoms plus faciles à trouver que d’autres. Patrice Coquereau a dû se faire appeler Patrice Coquerelle à plus d’une reprise, et Macha Grenon, Macha Guenon. Désolée, Patrice et Macha, c’était pour l’exemple, mais j’imagine que vous êtes habitués de toute façon. Quand on a voulu se moquer de mon nom, au primaire, on s’est essayé sur «jeudi» parce que ça ressemble à «Judith» dans sa sonorité. J’ai vite fait comprendre à mes camarades de classe, avec mes yeux de fille du primaire blasée, qu’ils devraient trouver mieux.

Caribou, c’est presque comme «jeudi». Une bête association. Ça ne fait ni référence à notre caractère, ni à quelque chose qu’on aime faire, ni à quelque chose qu’on dirait ou qui serait inscrit dans nos us et coutumes.

Ça n’a rien à voir avec un empressement quelconque à faire la souveraineté ou à une réaction de surprise devant les phares d’une voiture arrivant à toute allure dans la nuit. Ça ne fait référence qu’au fait qu’il y a des caribous au Québec, et pas en France. Comme si on appelait les Australiens «kangourous», ou les Français, «sangliers» (pas facile, trouver un animal exclusif à un pays au climat tempéré).

Jusque là, je n’en faisais pas un plat, puisque je croyais que le phénomène était isolé. Qu’il n’y avait que moi qui était tombée sur une poignée de Français peu créatifs pour trouver des surnoms vraiment évocateurs. Je suis sortie de mes gonds quand j’ai réalisé que la tendance était généralisée. Que les Français nous appelaient vraiment «les caribous».

Si vous ne vous êtes jamais fait traité de caribou par un Français, allez-y, gâtez-vous ici.

Ça se passe au Petit Journal de Canal Plus, alors que notre Céline nationale était de passage dans la Ville Lumière. Notre Céline, évidemment, c’est le caribus maximus. Le caribou suprême, qui représente tous les Québécois. Elle qui vit dans le désert six mois par année et qui s’est déjà mariée sur un chameau.

Pour de vrai, j’aurais toutes les raisons de me réjouir qu’on se fasse appeler les caribous. C’est pas insultant, ça ne fait pas référence au fait qu’on maîtrise mal le genre des noms communs, et c’est mieux que n’importe quel sobriquet qui nous aurait réduits à des mangeurs de poutine. Et puis, un caribou, c’est un bel animal, un animal de tête, rapide et fonceur, et surtout, vaillant : ça aide le père Noël à livrer les cadeaux et ça vous ramène sain et sauf de votre party de bureau dans le temps des fêtes.

Je suis tout simplement déçue. Comme si ma cheftaine m’avait trouvé un nom de totem qui ne me représentait pas (taupe effarouchée, wapiti flexible, cobra attachant : c’est pas moi, ça), ou comme la fois où on m’a appelée «jeudi». Déçue du manque d’inventivité et de la mauvaise compréhension qu’ont de nous les Français. Inquiète aussi : vont-ils nous appeler de même pour les 25 prochaines années? Il faut absolument que ça s’arrête!

J’ai donc pensé à un plan. On pourrait leur suggérer des alternatives, les attirer avec un camembert… non, oubliez ça. Juste leur suggérer des alternatives. Je commence :
– les Québécoés (pour faire référence à notre accent);
– les tabernacles (parce que là on pourrait rire de leur façon XIXe siècle de prononcer les mots d’Église);
– les irréductibles Québécois (pour leur rappeler que nous, on garde le fort depuis 1759);
– les Français des neiges (ça les conforterait dans leur chauvinisme).

Accessoirement, il faudrait aussi expliquer au petit baveux du Petit Journal que rire de Céline, c’est vraiment 1998.

Judith Lussier est journaliste, chroniqueuse et auteure. En plus de ses collaborations pour Urbania, elle est chroniqueuse au journal Métro et dans plusieurs autres médias.

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