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Depuis que j’ai franchi feuille de papier et cap de la trentaine, j’apprends, à pas de nonne, à dire non. « Non, je ne puis travailler cette nuit pour vous livrer aux aurores ce roman commandé il y a cinq minutes ». « Non, je n’ai pas de scrénigne ». Mais parfois, avant même que je puisse crier gare, un sournois « noui » me sort du casseau et une fois libéré, je peux-tu vous dire qu’il est assez ardu de le récupérer.
Alors. Je ne vous le cacherai pas, ce billet s’adresse maladroitement (et surtout) à Manuel Hurtubise. Manuel, si tu es en lecture, d’abord, mes sincères hommages. Ensuite, je te prie de lire attentivement mon cri-courrier du cœur et de m’aiguiller sur la marche à suivre. Parce que là, j’ai le talon haut qui s’est pris dans la grille du canal et la jupe est après me fendre.
Si on débutait.
Comme je vous l’introduisais longuement, j’ai beau avoir du bagou et oser de nouvelles formes de sourcils, j’appartiens à la catégorie de ceuzécelles qui ont beaucoup de mal à dire « non ». C’en est devenu problématique. Élevée au grain et aux révérences senties, une peur de décevoir résolument démesurée m’habite à toute heure du jour.
Je me garrocherai sans hésiter sous les roues d’un Lumina pour défendre les intérêts de veuve, orphelin et Perlin, administrant le « non » sans hésitation aucune. Mais quand, au restaurant par exemple, on m’apporte un potage au crécy serti de morceaux de toupette et que mes biscuits sodas sont cassés, je ne dirai mot. Vœu de silence à broil, FAISONS COMME SI. Je me consommerai le potage comme si demain n’existait pas, cheveux entre les palettes, en complimentant chef et chute de reins du serveur à grandes lampées de follicules pileux.
Et gare à celui ou celle qui tentera de me porter secours. Je préfère de loin transiter une guirlande capillaire aux cabinets que pointer le décimètre de pillosité de ma soupane et vivre un malaise de service à la clientèle.
Je suis ben mal faite (je suis également médaillée de la croix de bronze).
Mais venons-en aux faits.
Ce qui arrive, Manuel, c’est que je n’ai pas voulu décevoir le gars qui ramasse les branches, dans le parc. Tu sais, celui qui se véhicule en kart et qui arrose les crassulas? Celui-là même. Eh bien cedit gars m’a saluée, l’autre jour. En kart. On me salue? JE SALUE. J’y ai cependant sans doute mis trop d’enthousiasme, puisque que depuis, chaque fois que je me promène le caniche, il a beau se trouver à l’extrémité du parc, cet employé de la ville me repère.
Il FEEL ma présence et apparaît, comme fée marraine et ses bobidibous.
Le brave homme est pourtant fort sympathique. À notre première conversation, il m’a raconté que cet automne, il comptait se faire slaquer pour aller cueillir des pâmmes. J’aime beaucoup les pâmmes. On a bondé sur le fruit (et surtout la phonétique).
Pour moi, il ne s’agissait là que d’une connivence alimentaire. Mais ses osselets à lui, je le crains, ont capté tout autre chose. Je crois qu’il fait des plans d’avenir, épousailles et accouchement dans la neige style.
C’est que la semaine dernière, alors que je déambulais dans le parc, le cœur inquiet de la perspective de devoir croiser cet employé qui, de pluie comme de typhon, épand de la tourbe en guettant mon arrivée, il est venu à ma rencontre, profitant d’un bref arrêt où ma chienne était accroupie, tremblante et très, très occupée.
Après lui avoir tapoté la tête (PENDANT QU’ELLE LIBÉRAIT LE TRÉSOR), il s’est rassemblé le courage pour m’inviter, yeux en baldaquin, à prendre un café. Peut-être. Un de ces jours. Si ça me tentait, là.
Cette seule phrase semblait lui avoir coûté 20 000 dollars bahaméens. Tant d’efforts. Tant de doute. Je me suis revue déclarer mon amour à un collègue de travail dans la foire alimentaire de la Place Montréal Trust en 2004, quelques instants avant de me faire revirer de bord dans un fumet de saucisses et de désarroi, puis j’ai flanché: j’ai émis le fatidique no…oui. Le non qui ne s’assume pas.
NOUI. Ok. On regardera ça. Un manné. Rire nerveux. Ok bye. Courir loin à enjambées de Charles Lafortune.
LE PLAN DE TICAILLE.
Depuis, je ne sors pas de chez moi sans repérer une cachette, une plante grasse ou un mobilier urbain sous lequel je pourrais me propulser avec grâce pour me soustraire à sa vue en cas d’urgence.
C’est que le gars a une rétine de chat sauvage.
C’est aussi que je ne lui ai pas dit non.
Là, c’est rendu que dès que je le soupçonne de râcler la pelouse, je contourne le périmètre comme périmètre n’a jamais été contourné. Cuisses en crapaudine, y’a pas un morceau de mon corps qui en foulera le sol, déterminée à ne plus jamais croiser ce dividu jusqu’à mon retour d’âge.
Le truc, c’est qu’il est tenace. Évidemment. C’est probablement tout ce que je mérite.
Si bien qu’hier, je me suis ramassée dans cette douce situation où, alors que je quittais le parc, passionnément convaincue d’avoir fait un sans-faute, j’ai soudainement entendu ce bruit caractéristique du golfeur qui s’économise.
Pneus gommés.
Batterie qui sille.
Ostie, LE KART ÉTAIT DERRIÈRE MOI ET ME SUIVAIT DOUCEMENT.
Le gars roulait à deux mètres de mes petites pattes et ce, très, très lentement, en m’interpelant avec à la fois gêne et enthousiasme: Kétherine! KÉÉÉ… KÉTHERINE? Sans relâche. Ne manquait qu’un follow spot, une nonagénaire qui dort à la deuxième rangée et la toune de Benny Hill.
Ma réaction d’adulte en pleine maîtrise de son karma de chez Rossy? Plutôt que de me retourner et vivre un malaise explicatoire qui aurait réglé la situation une fois pour toutes, j’ai fait la sourde oreille.
La sourde oreille.
Et j’ai pressé le pas, traînant un caniche qui ne rêvait que d’une chose: cueillir des pâmmes pour la vie avec le monsieur qui appelait sa tarée de maîtresse en se disant qu’à un moment donné, elle allait bien craquer pour le panache de sa danse nuptiale motorisée.
Il m’a ainsi pourchassée mollement, à vitesse de voiturette constante, toute l’allée du parc durant, sans capter quoi que ce soit.
Je vais vous dire.
J’ai peu de respect pour ma stratégie.
J’aurais mérité un dépassement par la gauche, suivi d’un sucker punch.
Et je sais que ce moment de marde, je vais inévitablement le revivre.
Mais j’ai pas dit non. Et c’est, en quelque sorte, UNE PETITE VICTOIRE.
La bise.