Filip Mroz

Non, la Germaine n’est pas une preuve qu’on vit dans un matriarcat

La femme qui gère et mène son foyer subit une charge mentale, et c’est pas l’fun.

Au Québec, le cliché de la Germaine, qui fait référence à une femme qui «gère et mène» son foyer comme une gestionnaire chiante, est régulièrement évoqué pour plaider qu’on vit dans une société où les femmes dominent les hommes, une société… (roulement de tambour)… Matriarcale!

Les féministes se font servir cet argument encore et encore et encore. Et encore.

La charge mentale, c’est le syndrome que vivent plusieurs mères qui réalisent qu’elles doivent «tout le temps penser à tout».

«Icitte, au Québec, c’est les femmes qui mènent à maison! Elles disent tout le temps à leur chum quoi faire… Et quand j’étais petit, ma mère ne se laissait pas piler sur les pieds par mon père quand venait le temps de décider ce qu’on mangeait pour souper! Donc, MATRIARCAT!»

Non, pas matriarcat.

Jusqu’à cette semaine, j’arrivais mal à formuler pourquoi le cliché de la Germaine n’est pas un signe d’avancement de la condition des femmes et pourquoi il fait intrinsèquement partie du système patriarcal. (C’est tellement contre-intuitif: la personne qui gère n’est-elle pas celle qui a le pouvoir?) Mais là, comme plein de gens sur les réseaux sociaux, je viens de découvrir le concept de «charge mentale» grâce à une BD. Et la game vient de changer.

Ça ne veut pas forcément dire que l’homme fait moins de tâches domestiques.

La charge mentale, c’est le syndrome que vivent plusieurs mères en couple avec un homme et qui réalisent qu’elles doivent «tout le temps penser à tout». Elles doivent gérer la liste d’épicerie, les fêtes des enfants, planifier les brassées de linge, les lunchs, les suivis médicaux, etc. Et non, elles ne considèrent pas ça émancipateur pantoute. Elles trouvent ça surtout épuisant et abrutissant.

Ça ne veut pas forcément dire que l’homme fait moins de tâches domestiques que sa blonde (quoique les statistiques montrent que c’est quand même le cas), mais plutôt qu’il attend que sa conjointe lui délègue les tâches à accomplir, parce qu’il considère par défaut que c’est elle «la boss» de la maison et qu’il n’est qu’un simple exécutant. C’est la blonde qui a la responsabilité du bon fonctionnement du foyer. Et si elle est débordée, on estime qu’il faut qu’elle «demande de l’aide» à son chum, parce que justement, il s’agit d’une «aide» que ce dernier lui apporte dans la tâche de gestion familiale qui lui revient à elle par défaut.

Cette gestion ne représente pas de l’empowerment féminin, en premier lieu parce que tout ce travail est complètement bénévole – contrairement au travail de planification au sein d’une entreprise qui te donne un salaire.

Ensuite, ce n’est pas un choix que font les femmes, c’est une répartition des tâches qui leur est confiée par automatisme.

J’entends plein d’hommes rétorquer que c’est leur blonde qui s’octroie le rôle de boss de la maison, parce qu’elle tolère moins bien la saleté et le désordre qu’eux et qu’elle s’en met plus sur les épaules que nécessaire… Il se peut qu’il y ait une part de vérité là-dedans. Mais il faut comprendre qu’il y a une pression collective qui est exercée sur les femmes pour qu’elles soient de parfaites mères et ménagères et que les hommes sont épargnés par cette pression. Les femmes ne sont pas placées devant le même choix que les hommes quant à l’administration de la maison et à la possibilité de botcher celle-ci, parce que ce rôle leur revient culturellement. On les pousse en ce sens depuis l’enfance, et on les juge beaucoup plus sévèrement une fois adultes lorsqu’elles faillissent à la tâche.

L’homme nono dans la pub a besoin du féminisme

Donc non, la Germaine n’est pas la preuve qu’on vit dans une société où les femmes détiendraient un grand pouvoir sur les hommes. Et d’ailleurs, la charge mentale permet également d’invalider un autre point qui est lui aussi tout le temps évoqué pour dire que les hommes sont dominés au Québec: l’éternel argument de l’homme nono dans la publicité.

L’archétype de l’homme nono et celui de la Germaine fonctionnent main dans la main.

Il est vrai que le cliché du couple québécois hétéro dans la pub (et dans plusieurs séries télé), c’est celui de la femme débordée qui s’en met trop sur les épaules… et son pendant masculin : l’homme immature, incapable de choisir un produit ménager efficace. Or, l’archétype de l’homme nono et celui de la Germaine fonctionnent main dans la main et ils participent directement à la pression collective sur les femmes pour qu’elles assument la charge mentale, en réitérant que ce sont elles les plus aptes à gérer le foyer puisque leur chum sont en fait de grands ados qui ont besoin d’encadrement.

Donc non, plaider que les femmes au Québec sont des Germaines et que les hommes sont nonos dans la publicité, ça ne vient pas du tout invalider la pertinence du féminisme. Ça vient la réaffirmer.

Pour lire un autre texte de Lili Boisvert: «Pourquoi je me fais couper les cheveux par un garagiste».

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Grandir, ça fait mal

Les carnets d'Anick Lemay.

Dans le même esprit