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Ni vraiment déprimé ni vraiment motivé : la langueur fait son entrée au palmarès des émotions pandémiques

Ça va... correct.

Par
Laïma A. Gérald
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Nous sommes plusieurs à avoir lu le récent article du New York Times: « There’s a Name for the Blah You’re Feeling: It’s Called Languishing » (« Il y a un nom pour le « Meh » que vous ressentez: ça s’appelle le languishing. »)

Le terme languishing, qui pourrait se traduire par « langueur » et qui est présenté comme l’émotion dominante de 2021, fait référence à un état de fatigue, de lassitude, un manque de motivation et de concentration ressenti par bon nombre de personnes en ce moment.

Si beaucoup de mes ami.e.s ont partagé l’article sur Facebook et Instagram, je me suis moi-même reconnue dans le sentiment décrit par l’auteur. Je ne peux pas dire que je me sens déprimée, ou que je vais réellement mal. Mais je ne peux pas non plus affirmer que je suis au top de ma forme. Quand on me demande comment je vais, j’ai pas mal plus envie de répondre « Meh » qu’un « Ça va bien! » bien senti.

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Pour en discuter, j’ai appelé Dre Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue, conférencière et professeure associée à l’Université du Québec à Montréal.

Mi-figue mi-raisin

« Ce que j’ai apprécié dans l’article du New York Times, c’est que l’état psychologique est dépeint comme un continuum, remarque d’emblée la psychologue au bout du fil. D’un côté du spectre, il y a la dépression formelle et de l’autre, il y a le bien-être. Je trouve que c’est très pertinent, particulièrement en ce moment, de s’intéresser à ce qui se passe entre les deux. Et le fameux languishing, cette espèce de sentiment de vide, de lassitude, en fait partie. On n’est pas en dépression, mais on ne peut pas non plus affirmer qu’on a un bien-être à tout casser ».

«Le fait de mettre un mot sur cet état, ça le normalise. Et une des manières d’affronter des émotions plus difficiles, c’est justement de les nommer.»

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Selon les observations cliniques de la psychologue, beaucoup de gens se trouvent actuellement quelque part sur ce continuum. « Je ne suis pas surprise que l’article du NYT ait autant circulé. Le fait de mettre un mot sur cet état, ça le normalise. Et une des manières d’affronter des émotions plus difficiles, c’est justement de les nommer », croit la psychologue, qui affirme que de partager ses états d’âme avec son entourage peut également aider à se sentir moins seule.

La semaine dernière, j’ai moi-même envoyé l’article à plusieurs ami.e.s, et ça a créé de belles conversations. « Ça fait tellement du bien de mettre des mots sur ce que je ressens chaque jour depuis des mois! » m’a écrit une amie sur Messenger. « My god que je me sens moins seule » a lancé une autre copine en DM.

Mes amies et moi parlons d’une fatigue latente, d’un manque d’énergie et de motivation, d’une difficulté à se concentrer, à lire, à regarder des films plus exigeants (ou des films tout court), d’un sentiment de vide et d’une légère anxiété. Et comme me le confirme Geneviève Beaulieu-Pelletier, ça m’aide de savoir que je ne suis pas seule à vivre cela.

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Besoins non comblés, humains frustrés

Si l’article a autant résonné, c’est qu’il touche une corde sensible. Il met les mots sur un état répandu, que plusieurs d’entre nous découvrons pour la première fois. Que cela révèle-t-il sur l’époque que nous traversons depuis maintenant plus d’un an?

« Depuis le début de la pandémie, plusieurs de nos besoins sont insatisfaits, relève la psychologue. Au départ, il a fallu s’adapter à une nouvelle réalité. Nous étions dans un mode réactif et un peu plus dans l’anxiété face à l’inconnu. Là, plus le temps passe, plus on entre dans ce mode de lassitude, qui crée un sentiment de vide. Ça a un impact sur la concentration, la motivation, l’estime de soi et l’énergie en général. »

«En ce moment, on est dans l’attente, on ne sait pas quand tout cela rentrera dans l’ordre. Mais ce qu’on sait, c’est qu’on n’arrive pas à se nourrir psychologiquement»

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Geneviève m’explique que pour accéder à un certain bien-être, les humains ont trois besoins psychologiques fondamentaux: la compétence, l’autonomie et l’appartenance. La compétence, c’est le besoin d’accomplir des choses, l’autonomie rime avec un besoin de prendre des décisions, de se sentir libre de faire des choix tandis que l’appartenance se traduit par un besoin de connexion avec son entourage. Il suffit de revisiter ma dernière année de vie pour me rendre compte qu’effectivement, ces trois besoins en ont pris pour leur rhume.

En effet, en raison des mesures sanitaires, de la distanciation sociale, du télétravail et autres bouleversements du quotidien, les humains ont accumulé certaines lacunes psychologiques, ce qui a des impacts sur leur état global « En ce moment, on est dans l’attente, on ne sait pas quand tout cela rentrera dans l’ordre. Mais ce qu’on sait, c’est qu’on n’arrive pas à se nourrir psychologiquement, à satisfaire nos besoins psychologiques. Donc on est moins dans l’anxiété, on est plus dans la lourdeur » affirme la professeure associée, qui est heureuse de voir que de plus en plus de gens sauront désormais nommer ce sentiment qui les habite.

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Je fais quoi?

Maintenant que plusieurs personnes ont mis un mot sur leur état et ont parlé avec leur entourage, ce qui est en soi un pas en avant, on fait quoi pour gérer ce sentiment qui, on va se le dire, n’est pas toujours agréable?

« Ça peut être une bonne idée de prendre un pas de recul, de sortir du pilote automatique et de cibler précisément quels sont les besoins qui ne sont pas satisfaits justement, conseille la psychologue. Par exemple, quand le besoin de compétence n’est pas comblé, qu’on ressent qu’on accomplit moins de choses qu’avant, on peut se fixer des objectifs, se lancer un défi, se trouver un projet ce qui viendra créer un sentiment d’accomplissement et de satisfaction. Ça aide à se reconnecter à ce qui nous interpelle vraiment et à se sentir compétent. »

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Personnellement, une des choses que je trouve difficile à gérer en ce moment, c’est de devoir suivre des règles, des consignes, des mesures, respecter un couvre-feu. Bien sûr, je comprends pourquoi, mais ça vient jouer sur mon besoin fondamental d’autonomie. « En ce moment, ce n’est pas facile de se sentir dépossédé d’une partie de sa liberté. On peut donc se demander au quotidien s’il y a des sphères où on peut choisir des choses, prendre des décisions pour soi. »

«Quand on est dans un état de plaisir, ça déclenche des hormones dans le cerveau, ça contribue à la création d’un état de bien-être et ça aide à se réanimer.»

Troisièmement, comme beaucoup de gens, j’en suis certaine, mon besoin de connexion est extrêmement présent. Je m’ennuie de voir mes ami.e.s, de faire des 5 à 7 qui finissent au petit matin, de refaire le monde autour d’une planche de charcuterie et de vin orange et de souper en famille. « Essayons de connecter avec des gens, même si ça demande plus de créativité qu’avant, c’est important, lance Geneviève Beaulieu-Pelletier. Il faut essayer de créer des contacts significatifs chaque semaine, même chaque jour. Ça sert notre besoin psychologique d’être en contact avec l’autre et ça influence notre bien-être. »

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Pour la psychologue, ces ajustements n’ont pas à être majeurs pour atténuer notre état de languishing. Mais plus on parvient, même à petites doses, à combler nos besoins psychologiques, plus on réussira à renverser notre lassitude, ne serait-ce que momentanément.

« J’ajouterai aussi que le plaisir est un élément important, affirme la professeure associée. Ciblons des choses qui nous procurent du plaisir, même un tout petit peu. Quand on est dans un état de plaisir, ça déclenche des hormones dans le cerveau, ça contribue à la création d’un état de bien-être et ça aide à se réanimer. »

Donc la prochaine fois que l’on vous demande comment ça va, et que vous avez envie de répondre « Meh » plutôt qu’un « Ça va bien! » bien senti, dites vous que vous n’êtes pas seul.e. et surtout, vous serez capable d’entrevoir toute la complexité contenue dans ces trois petites lettres.