Nés pour un petit pain

Ça fait 50 ans que le débat linguistique fait rage. Malgré les luttes énormes qui ont complètement changé le visage de Montréal, les discours, eux, ne changent pas. Les mêmes rengaines ressortent périodiquement, comme si les victoires du passé n’avaient jamais existé. Se poser en victimes, c’est plus rassurant.

Du côté des Anglos, on ressort l’épouvantail du racisme, passant sous silence du même souffle le racisme centenaire de leurs élites sur les classes ouvrières francophones maintenues volontairement hors des structures économiques de pouvoir. Chez les Francos, on pointe du doigt les méchants Anglophones qui n’osent pas s’assimiler au tout français, même si la grande majorité des enfants anglos de la loi 101 sont maintenant parfaitement bilingues.

À écouter les déclarations des groupes supposément représentatifs des enjeux identitaires québécois de ces deux communautés linguistiques, les termes du débat sont d’une autre époque. Comme si une tranchée séparait encore la Main à Montréal.

La culture francophone majoritaire est maintenant acceptée par la majorité des Anglos, selon le dernier sondage de CBC (pour 81 % d’entre eux, « il est important que les anglophones connaissent la culture québécoise francophone »). Travaillons avec cette majorité pour qu’ils s’intéressent encore plus à nos débats et à notre culture francophone, soyons fiers de ce que nous sommes et partageons-le.

Et soyons fiers aussi de notre culture anglo. De ces Leonard Cohen, Arcade Fire ou, pourquoi pas, William Shatner, auxquels des millions de personnes vouent des cultes à travers le monde.

Dans les grandes métropoles européennes comme Stockholm, Berlin ou Paris, on impose des programmes d’anglais intensif. On tente de se coller davantage à cette langue qui est maintenant la langue des échanges interculturels, qu’on le veuille ou non. Pas besoin de tout ça à Montréal. L’anglais devient une valeur ajoutée inouïe à l’international.

Cette mixité anglais-français est une richesse qu’on se refuse de voir. C’est une porte entre les continents qui pourrait faire de Montréal une plaque tournante dans des dizaines de nouveaux domaines.

McGill est systématiquement classée dans le top 10 des meilleures universités à travers le monde. Peut-être ne faut-il pas la financer plus que les autres universités québécoises pour cette seule raison, mais il faudrait à tout le moins y voir une série d’opportunités.

Par exemple, des milliers d’étudiants parmi les plus brillants de San Francisco ou de Bangkok débarquent habiter à Montréal quelques mois pour cette seule raison. Si t’arrives quelque part, et que les gens sont immédiatement en confrontation, tu ne te sentiras jamais bienvenue. Si les francophones ne sont pas accueillants, ces étudiants vont retourner chez eux déçus et ne s’intéresseront pas à notre langue et notre culture francophone si riche.

Il faut plutôt présenter le français comme quelque chose d’accessible. Offrir plus de cours aux nouveaux arrivants. S’amuser en en faisant des défis pour apprendre quelques mots à la fois.

Qu’on ne se méprenne pas. Je suis toujours aussi dérangé si, dans un commerce, on est incapable de me répondre en français, ou, à tout le moins, de comprendre ma requête. Il faut bien sûr rester vigilant. Le Québec est une nation francophone qui doit appliquer des balises légales fortes pour préserver cette culture unique en Amérique du Nord anglo-saxonne.

Mais après tant d’avancées dans le domaine linguistique depuis les années soixante-dix, nous devons pourtant aussi démontrer notre maturité. Peut-être en assumant plus fortement notre rôle de chef de file dans les communautés francophones des Amériques comme l’Acadie, la Nouvelle-Orléans, Haïti ou la Guyane. Et surtout en cessant ce discours belliqueux envers nos confrères anglophones, tout en ignorant celui, similaire en tous points, qui nous est renvoyé par certains de ceux-ci.

Twitter: @etiennecp

Photo: Arcade Fire live à l’hôtel Oloffson de Port-au-Prince, mars 2011 (crédit: Étienne Côté-Paluck)

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