Quand tu n’as rien de bon à dire, ferme ta gueule

Quelques pistes de réflexion à garder en tête avant de cracher votre opinion sur le web.

Dans un passé lointain, c’est-à-dire les années 90, Patrick Huard a fait un tabac avec un numéro sur scène qui allait, à sa façon, marquer l’histoire de l’humour au Québec.

« Ferme ta gueule », c’est une dizaine de minutes sur les relations de couple et, franchement, je n’ai pas envie de revenir sur ce numéro pour sa pertinence et son propos. Même que, bien honnêtement, ça a très mal vieilli et l’humour est ailleurs aujourd’hui.

Mais il y a vingt ans, c’était très consensuel comme façon de faire des blagues. La preuve, Patrick Huard est devenu une énorme vedette et, encore à ce jour, sa célébrité le précède.

Ceci dit, au-delà de l’accumulation de lieux communs dans ce numéro d’humour, il y a une ligne directrice qui émane et que j’ai envie de recycler en 2018 pour une tout autre raison que l’effet comique sur scène. Parce que, dit-on, c’est important de se souvenir du passé. Comme les blagues malhabiles sur les différences entre les hommes et les femmes ont fait légion à l’époque, aussi bien les recycler en quelque chose d’utile.

Si tu n’as rien de bon à dire, ferme ta gueule

Pas besoin de fouiller très loin dans l’actualité pour voir un sujet sensible autour duquel gravitent des dizaines de chroniques d’opinion.

Ce qui était le propre des éditorialistes, de certains journalistes et des experts est devenu, avec l’explosion des plateformes de diffusion et des médias sociaux, un tribunal populaire où chacun a son grain de sel à ajouter.

De nos jours, l’opinion est payante, plus que l’information. Et des opinions, c’est accessible pour monsieur et madame tout-le-monde.

Quand ce n’est pas un comptable qui nous fait la morale sur nos choix de consommations, c’est un homme d’affaires qui s’improvise en expert de la facture d’épicerie. Je vous épargne aussi les manques de délicatesse fréquents à propos de l’identité de genre, les heures de radio-poubelles où les amalgames sont aussi fréquents que la neige en hiver et les chroniqueurs d’opinions de certains médias qui envoient leurs enfants à l’école privée en se positionnant systématiquement à l’inverse de la décence pour faire cliquer les gens.

De nos jours, l’opinion est payante, plus que l’information. Et des opinions, c’est accessible pour monsieur et madame tout-le-monde. Même les monsieurs et les madames tout-le-monde qui se dressent contre le désir du gouvernement canadien de ne justement plus assumer l’identité de genre des monsieurs et des madames.

Bref, c’est assourdissant tout ce bruit quand on tente de rester informé, sensible, et à l’affût de ce qui se passe autour de nous. Tellement assourdissant que, depuis longtemps déjà, j’ai surtout envie de faire du porte-à-porte pour crier aux gens de fermer leur gueule un tout petit peu quand ils n’ont rien de bon à dire ou quand ils alimentent l’intolérance et la haine à coups de commentaires insidieux dans la foulée de la disparition d’un enfant.

Moins de bruit svp

Tout le monde a droit à son opinion, oui, mais on pourrait collectivement choisir de mieux distribuer le privilège de la partager sur toutes les tribunes.

Comment faire me demanderez-vous? Je n’ai pas une réponse définitive, c’est quand même un terrain glissant la liberté d’expression, mais j’ai quelques pistes.

Si tu n’es pas directement concerné par une agression sexuelle ou une dénonciation de sexisme et que tu ressens l’urgence de remettre en cause la validité des sentiments des victimes, comme c’est trop souvent le cas dans les témoignages qui émanent des mouvements #metoo et #TimesUp : ben ferme ta gueule.

Si tu n’as jamais vécu l’oppression ou le racisme et que tu ressens le besoin de dire à une personne oppressée comment elle devrait se sentir par rapport à une situation qui l’affecte : ben ferme ta gueule.

Si les privilèges te sortent par les oreilles et que tu as envie d’expliquer aux moins fortunés comment gérer leur vie : ben ferme ta gueule.

Si tu n’as jamais vécu l’oppression ou le racisme et que tu ressens le besoin de dire à une personne oppressée comment elle devrait se sentir par rapport à une situation qui l’affecte : ben ferme ta gueule.

Si tu parles des immigrants comme des « étranges » et que tu veux  leur dire de s’adapter à tes valeurs fondamentales pour ne pas que tu vives un malaise : ben ferme ta gueule.

Si tu n’es pas homophobe, mais … : ben ferme ta gueule.

Vous voyez, il y a une bonne marge de manoeuvre quand même dans tout ceci et l’argument «ouais ben, pu moyen de rien dire asteure» s’invalide tout seul. Suffit de réfléchir un peu et, surtout, d’anticiper l’impact de ses propos avant de les dire. La compassion et l’empathie, ici, font une grande différence.

Pour ce qui est des polémistes qui cassent du sucre sur le dos de toutes les minorités pour souffler la balloune de leur propre égo, la règle à suivre est un peu plus simple et dénuée de nuances.

Juste, fermez vos gueules.

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