Attentat de Québec : Les mots de Nader, 26 ans, québécois et musulman

Certes nous sommes à Allah, et c’est à Lui que nous retournerons. Voici les mots du texte sacré du Coran qui m’ont traîné dans la tête toute la soirée hier.

Pour me consoler, pour consoler mes proches, mes amis, ma communauté, tous et toutes horrifié-es face à ce qu’il vient de se produire. La mort, la terreur peuvent nous sembler bien lointaines, jusqu’à ce que l’on voit les visages familiers défiler à la télévision, apeurés, terrorisés, endeuillés… et meurtris…

Hier soir, ça m’a pris plusieurs appels subséquents et frénétiques avant de pouvoir joindre mon père, qui habite à quelques pas de la Grande mosquée de Québec.

Tout m’est passé dans la tête. Et s’il passait par là et qu’une balle perdue l’a atteint?

Je ne suis pas prêt à perdre mon père. Je ne suis prêt à perdre aucun des membres de ma famille.

La panique.

Les plus longues minutes de ma vie.

Il finit par me rappeler, pour me dire qu’il a tout entendu, mais qu’il est sain et sauf. Il a vécu la guerre au Liban: il saurait reconnaître les tirs de mitraillettes à travers mille et un sons. Il m’a dit «mon fils, j’ai tout de suite su que la mosquée avait été attaquée…»

S’en sont suivis une panoplie d’appels aux amis, aux proches. Plus on avançait dans la nuit, plus on en apprenait. Le père d’un tel est décédé, le voisin de l’autre a succombé. Tous des membres de notre paisible communauté. Des pères de famille, des hommes pieux, qui ne souhaitaient autre chose que d’adorer Dieu en toute tranquillité en ce dimanche soir fatidique.

Aujourd’hui, la communauté musulmane est endeuillée, mais nous ne sommes pas surpris.

J’ai passé le reste de la soirée avec un ami en pleurs, pleurant les morts de cette communauté qui l’a vu grandir et devenir un membre à part entière de la société québécoise. Un mélange de tristesse, de colère et d’épouvantement face à cette horreur qui s’est produite dans cette maison de Dieu.

Aujourd’hui, la communauté musulmane est endeuillée, mais je ne peux malheureusement pas dire que nous sommes surpris. On a été ostracisé, on a été accusé, on a été stigmatisé, des menaces de mort ont été proférées, du sang de porc a été aspergé, des têtes de porcs ont été déposées… À chaque fois qu’on a osé prononcer les mots racisme et islamophobie, on nous a rabroués… Maintenant, on est apeuré, terrorisé, endeuillé… et meurtri… Non, nous ne sommes pas surpris. Les signes avant-coureurs étaient tous présents.

Je le voyais à chaque fois que l’on mentionnait la discrimination et la haine qu’on subissait au quotidien, on nous répondait de ne pas exagérer, que c’était bien pire ailleurs. Pour moi, les instances politiques nous ont trahies, se faisant du capital politique sur le dos de notre communauté depuis bien des années. L’univers médiatique en général nous a tourné le dos, préférant montrer une image effrayante et envahissante de notre communauté. Les services de police ont martelé que les menaces à notre encontre n’étaient pas fondées, tout en maintenant nos jeunes sous surveillance.

Des citoyens québécois et canadiens exemplaires, morts pour leur croyance.

Aujourd’hui, on pleure nos morts, citoyens québécois et canadiens exemplaires, morts pour leur croyance, que nous ne pourrons même pas enterrer à Québec du fait que les autorités municipales nous refusent depuis des années un cimetière. En leur mémoire, nous allons continuer de vivre, de persévérer, d’aller de l’avant, de nous recommander la droiture et le respect d’autrui, en espérant qu’un jour, on veuille bien voir en nous des citoyens à part entière.

Que la paix de Dieu soit sur eux. Mes pensées et sympathies vont aux familles des victimes et à toute notre communauté.

Pour lire un autre texte : «Les réactions au lendemain de la fusillade à la mosquée de Sainte-Foy».

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