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Photo : Jean Bourbeau, URBANIA

Musulmans en région face aux élections

À Trois-Rivières, trois voix racontent l’écart entre le débat politique et leur quotidien.

18 septembre 2026
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Au McDo du boulevard des Forges, à Trois-Rivières, les roulottes remplissent le stationnement. Une dernière escale avant de reprendre leur migration vers le Festival Western de Saint-Tite. À l’intérieur, les chapeaux de cowboy attendent leur trio, les yeux rivés sur leur cell. Derrière le comptoir, une bonne partie de l’équipe est composée de femmes issues de l’immigration, la plupart voilées.

Deux Québec se croisent autour des frites sans nécessairement se regarder. En période électorale, pourtant, ils finissent inévitablement par parler l’un de l’autre.

C’est de ce croisement que je suis venu parler. Plus précisément, des musulmans qui vivent en région, loin du centre habituel des débats sur la diversité, sans pour autant y échapper. Immigration, intégration, laïcité, « capacité d’accueil » : à chaque campagne, les mêmes mots reviennent, et avec eux la vieille frontière entre « eux » et « nous ».

Mais qui leur demande ce qu’ils en pensent ?

Photo : Jean Bourbeau, URBANIA
Photo : Jean Bourbeau, URBANIA
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On me donne rendez-vous au Centre culturel islamique de la Mauricie. Nichée dans un quartier industriel, la mosquée est un lieu de prière, bien sûr, mais pas seulement. En région, elle sert aussi de point d’ancrage : on s’y retrouve, on échange des nouvelles, on parle du travail, des enfants à l’école, des petits problèmes du quotidien et, ces jours-ci forcément, de politique.

Autour de la table, ils sont trois.

Natif d’Algérie, Abdelhamid Hazem a quitté Montréal il y a dix ans pour la Mauricie, attiré par un emploi, puis retenu par quelque chose de beaucoup plus simple : la tranquillité. « Une fois que j’ai goûté à ça, je ne pouvais plus retourner à Montréal. »

Saïf-Eddine Bouhlel a fait un chemin semblable. Arrivé de Tunisie en 2003, il passe d’abord par Montréal, puis vient étudier en génie mécanique à l’UQTR. Il n’est jamais reparti.

Chiraz Tafticht, elle, n’a pratiquement connu que la Mauricie. Elle avait deux ans lorsqu’elle est arrivée à Trois-Rivières. Elle en a 24 aujourd’hui. « C’est ma ville », dit-elle. Trifluvienne, tout simplement.

Autour de la table, deux générations. Celle qui a choisi Trois-Rivières et celle qui y a grandi.

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Les filles de Saïf et d’Abdelhamid commencent pourtant à regarder dans l’autre direction, vers Montréal, attirées notamment par sa diversité. Chiraz connaît bien cet appel. À l’école, elle était l’une des rares personnes issues de l’immigration dans ses classes. Vingt ans plus tard, elle a vu Trois-Rivières changer, sa communauté prendre racine et une nouvelle génération naître ici.

Photo : Jean Bourbeau, URBANIA
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Après 23 ans au Québec, Saif se reconnaît de moins en moins dans la seule étiquette d’immigrant. Sa famille est ici, ses enfants y ont grandi, ses voisins sont devenus des amis. « Je me considère comme Québécois. »

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Ce qui l’agace, c’est qu’à l’approche des élections, cette évidence semble soudain redevenir discutable.

« Pendant quatre ans, tout va bien. Puis, en période électorale, on devient tout à coup des sujets de controverse. »

Chiraz décrit un malaise semblable. Elle s’est toujours sentie à la fois Québécoise, Algérienne et musulmane, sans voir de contradiction entre ces identités. « Ce que je trouve difficile, c’est que les périodes électorales les mettent souvent en affrontement. »

Pour ceux qui ont grandi ici, qui parlent avec l’accent du coin et qui n’ont jamais connu d’autre pays, le retour des urnes semble aussi ramener une vieille question : êtes-vous vraiment d’ici ?

Et pourtant, Chiraz ne rejette pas le débat sur l’immigration. Au contraire. Elle tient à distinguer les enjeux réels de leur instrumentalisation. Ajuster les arrivées à la capacité des écoles, des hôpitaux, du marché du logement ou des autres services publics lui paraît légitime.

Un moratoire ne choquerait pas Saïf si le Québec n’avait réellement plus les moyens d’accueillir correctement ceux qu’il fait venir. Ce qui le choque, c’est l’incohérence. Recruter des travailleurs à l’étranger, puis leur annoncer quelques années plus tard qu’on n’a finalement plus besoin d’eux. « Ce sont des humains que vous amenez. »

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Des gens qui ont quitté un emploi, une maison, parfois un pays entier sur la foi d’une promesse.

Pour les trois, l’insistance sur les questions identitaires repose souvent sur le même ressort politique. À leurs yeux, agiter le spectre de l’immigrant qui menace la langue ou engorge les services permet de créer une émotion immédiate, tout en détournant l’attention des problèmes structurels.

« Quand on fait peur aux gens, souligne Abdelhamid, ils ne réfléchissent plus aux vraies solutions, ils cherchent juste à se protéger. »

Photo : Jean Bourbeau, URBANIA
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À Trois-Rivières, Chiraz estime que l’intégration se passe généralement bien. Les difficultés existent néanmoins et, comme ailleurs dans la province, les nouveaux arrivants s’y heurtent : sous-financement du communautaire, crise du logement, reconnaissance des diplômes, décalage entre les promesses faites avant le départ et la réalité qui les attend ici.

Mais, entre ce qu’elle entend dans le débat public et ce qu’elle vit comme jeune femme en Mauricie, Chiraz voit surtout un fossé.

À ses yeux, certains discours politiques repoussent tranquillement la limite de ce qu’on se permet de dire. Elle le ressent jusque dans son travail en santé, où certains patients abordent soudain avec elle des sujets qu’ils éviteraient probablement en temps normal.

Dans certaines municipalités autour de Trois-Rivières, poursuit-elle, les occasions de côtoyer des personnes d’autres cultures ou religions demeurent rares. L’image qu’on s’en fait passe alors parfois davantage par la télévision, les réseaux sociaux ou les débats politiques que par le voisin d’en face.

Le contact humain, lui, est souvent beaucoup moins spectaculaire.

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Après une vingtaine d’années à Trois-Rivières sans incident du genre, Chiraz affirme avoir reçu récemment ses premiers commentaires déplacés sur son voile. Difficile d’en désigner une cause précise, mais elle y voit un signe que certaines paroles trouvent aujourd’hui plus facilement leur chemin jusqu’à elle.

Entre les murs où nous discutons, le malaise n’est pas qu’une abstraction. En juin dernier, le Centre culturel a été vandalisé durant la nuit.

Photo : Jean Bourbeau, URBANIA
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Assez visibles pour devenir un sujet de campagne, les immigrants ne le sont pourtant pas toujours lorsqu’arrive le temps de les courtiser comme électeurs.

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Aux dernières élections municipales, raconte Saïf le Centre avait invité les cinq candidats à venir rencontrer ses membres. Un seul a accepté.

Saïf estime la communauté musulmane trifluvienne à quelque 5 000 personnes. Son message aux politiciens est simple : « Si on se met ensemble, on a un poids électoral. Considérez-nous au lieu de nous ignorer ou de nous utiliser comme boucs émissaires. »

Sur les réseaux sociaux, en revanche, personne ne semble les ignorer.

Saïf a simplement cessé de lire les commentaires. « C’est tellement désolant et violent. »

Chiraz décrit quelque chose de plus insidieux. À force de lire ce qui s’écrit sur sa communauté, elle en vient à poser un regard différent sur les gens qu’elle côtoie dans la vraie vie. Est-ce que mes patients pensent ça ? Mes collègues ? Mon quartier ?

Abdelhamid, lui, a réglé le problème il y a cinq ans en quittant les réseaux sociaux. « Ma vie est beaucoup meilleure depuis ! », lance-t-il en riant.

Tous trois reviennent au même paradoxe. La brutalité qu’ils observent en ligne ressemble assez peu aux rapports qu’ils entretiennent avec leur communauté au quotidien.

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« En personne, il n’y a pas de tabou avec mes voisins ou mes collègues. On jase et on blague de tout », dit Abdelhamid. En ligne, c’est autre chose.

Photo : Jean Bourbeau, URBANIA
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Chez Saïf, ces années passées à devoir faire sa place ont fait émerger un réflexe.

« Dans notre inconscient, on a l’impression qu’il faut toujours en faire plus pour se démarquer et prouver qu’on a notre place. »

Vingt-trois ans après son arrivée au Québec, il aimerait ne plus avoir à faire ce calcul. Il aimerait aussi que les Québécois qui les côtoient prennent parfois leur défense lorsque le débat s’emballe. À ses yeux, le chacun-pour-soi ne fait qu’alimenter le repli identitaire.

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Chez Chiraz, cette obligation de faire ses preuves provoque plutôt une fatigue générationnelle.

« Ma génération ne veut plus s’épuiser à essayer de prouver qu’on mérite notre place. Je fais mon travail adéquatement, je respecte les règles, mais je ne vais pas en faire deux fois plus juste pour obtenir une validation qui ne viendra jamais. »

Abdelhamid y voit plutôt une responsabilité partagée. Les politiciens contribuent au climat, au ton, à ce qui devient acceptable dans l’opinion publique. Mais ils répondent aussi, dit-il, à ce que les électeurs sont prêts à entendre, à accepter ou à réclamer. Un mouvement qui finit par s’alimenter lui-même.

Puis, vient la souveraineté. Trente et un ans après le référendum de 1995 et la sortie de Jacques Parizeau sur le « vote ethnique », la question demeure entière. Comment faire d’un projet de pays un horizon dans lequel tous ceux qui habitent le Québec peuvent se reconnaître ?

Autour de la table, personne ne prend la question à la légère. Pourtant, aucun des trois ne choisirait aujourd’hui l’indépendance proposée par le Parti Québécois.

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Saif ne tergiverse pas : « Moi, je suis tout à fait contre ! ». Pour lui, l’indépendance affaiblirait le Québec dans un monde qu’il juge de plus en plus incertain. Abdelhamid partage certaines de ses inquiétudes et redoute notamment l’effet domino qu’une séparation pourrait provoquer ailleurs au Canada.

Chiraz, elle, est moins catégorique. Elle mesure l’importance de la question, mais son instinct la porte pour l’instant vers le maintien du Québec au sein du Canada.

Photo : Jean Bourbeau, URBANIA
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Avant de partir, je leur pose une dernière question. À quoi aimeraient-ils que le Québec ressemble dans quatre ans ?

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Saïf rêve d’un Québec beaucoup plus peuplé, convaincu que sa force économique passe aussi par le nombre. Jusqu’à 15 millions d’habitants. « Les gens, c’est le meilleur capital qu’un pays puisse avoir », dit-il, à condition de miser sur un solide système d’éducation publique.

Sa vision du Québec est d’abord économique. Davantage de citoyens, mieux formés, capables de circuler et de travailler dans une économie ouverte. Dans cette logique, la question linguistique devient moins identitaire que pratique. Il y voit d’ailleurs une contradiction entre un Québec soucieux de protéger le français et une réalité où le marché du travail exige souvent une bonne maîtrise de l’anglais.

Abdelhamid, fidèle à son optimisme, regarde plutôt devant. Il espère voir Montréal et les régions se rapprocher, les Québécois aussi. À ses yeux, ce rapprochement passe par une plus grande ouverture. « Le Québec n’a pas d’autre choix que de s’ouvrir. »

Chiraz, elle, demande des choses beaucoup plus immédiates : un meilleur système de santé, pouvoir accéder à la propriété, vivre dans un Québec dont elle pourra être fière. Des préoccupations somme toute ordinaires pour une Québécoise de 24 ans.

Puis, elle en ajoute une dernière.

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« J’espère pouvoir continuer à exercer mon métier sans qu’on remette en question mon droit de travailler à cause de mon voile. »

On peut construire de très grands débats autour de choses qui, au quotidien, prennent peu de place.

Reste à savoir ce qu’elles deviennent à force d’en parler autant.

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