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Je ne suis pas poète, mais pour commencer cet article, une métaphore semble essentielle.
Je ne vais pas demander au Soleil ce que ressent la Lune. Ni à Mars, ni à Jupiter, ni à Neptune. Même si le reste du système solaire se ligue pour me convaincre que la Lune a éprouvé tel sentiment à tel instant de la journée, je n’en ferai pas cas. J’irai plutôt voir la Lune pour lui demander directement : « Qu’as-tu ressenti? » Et les chances sont grandes pour que sa réponse soit aux antipodes de ce qui m’a été dit et répété jusqu’ici.
Le 17 août 2020, durant l’émission Le 15-18 diffusée sur ICI Radio-Canada Première, le chroniqueur Simon Jodoin et l’animatrice Annie Desrochers prononceront tour à tour le mot en n présent dans le titre d’un livre de l’écrivain Pierre Vallières. En l’espace de 6 minutes et 27 secondes, ce mot sera prononcé pas moins de quatre fois distinctes.
Cela indignera Ricardo Lamour, un artiste noir montréalais qui devait intervenir en ondes peu de temps après. Estimant que l’emploi du mot avait ici été « insouciant et insensible », car effectué « sans mise en garde préalable ni mise en contexte de la discussion », il protestera auprès de l’ombudsman de Radio-Canada. N’obtenant pas satisfaction, le plaignant finira alors par déposer une plainte contre Radio-Canada auprès du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Courant juin 2022, le CRTC tranchera en sa faveur et exigera de Radio-Canada des excuses publiques.
Depuis, les lettres ouvertes de contestation pleuvent. Il y a celle de Guy Gendron, ex-ombudsman de Radio-Canada, qui réunira 13 autres signataires également ancien.ne.s du média. Il y a celle des têtes d’affiche de Radio-Canada réunissant plus d’une cinquantaine de journalistes, animateur.trice.s et chef.fe.s d’antenne. Il y en a une troisième encore signée par de nombreuses personnalités du monde académique, politique, administratif et journalistique.
Pour un enjeu propre à la communauté noire, il est étrange que les voix les plus entendues soient pour l’écrasante majorité caucasiennes.
«il y a une exclusion encore systémique des personnes racisées dans les médias.»
il y a une certaine violence dans le fait de nous forcer à considérer comme vestige du passé un mot qui n’a jamais été qu’un simple mot.
Car il y a une certaine violence dans le fait de nous forcer à considérer comme vestige du passé un mot qui n’a jamais été qu’un simple mot. C’est une réalité qui n’a jamais cessé de faire des ravages, quand bien même n’aurions-nous « pas connu l’esclavage ».
paradoxalement, je respecte plus encore la position des 5 % de signataires noir.e.s défendant l’usage du mot en n.
Toutes dénoncent un recul de la liberté d’expression ainsi qu’une menace pour la rigueur factuelle de l’exercice journalistique. Ce n’est pas ce qui m’a intéressée en priorité. L’objet de ma curiosité s’est plutôt porté sur la liste des signataires. Car savez-vous ce que j’y ai constaté? Sur plus d’une centaine de personnalités endossant ce refus d’excuses, moins de cinq sont noires. Sur plus d’une centaine de noms. Et j’ai pris le temps de vérifier chaque personne une à une. Pour un enjeu propre à la communauté noire, il est étrange que les voix les plus entendues soient pour l’écrasante majorité caucasiennes.
Où sont donc les autres personnalités médiatiques afro-québécoises? Réponse A : absentes de la liste des signataires, car elles ne sont tout simplement pas d’accord avec l’usage du mot en n, qu’importe son contexte. Un acte assez courageux au vu des nombreuses personnalités qui soutiennent l’avis contraire. Le premier ministre François Legault lui-même a déclaré que « c’est le CRTC qui devrait s’excuser » en conférence de presse. Courageux aussi lorsqu’on sait ce qu’une prise de parole publique en coûte. Cette semaine encore, la journaliste, chroniqueuse et militante antiraciste noire Vanessa Destiné était agressée dans un bus.
Réponse B : absentes de la liste après avoir fait le choix salvateur de la neutralité. Car parler, c’est souvent s’enfermer malgré soi dans un rôle de porte-parole, voire devenir un « émissaire » pour toute une communauté, tel que le décrit Vanessa Destiné dans sa story « Sursollicitation » sur Instagram. Durant le pic de la polémique autour du mot en n, les médias s’arracheront ses interventions « après des années à juste pas parler de racisme » et il lui faudra alors éduquer avec le sourire, sans jamais dire non ou grincer des dents, car « si je dis non […] iels vont penser qu’on veut jamais, qu’on est hostiles ». Rester neutre, c’est donc s’éviter tôt ou tard d’être pris.e entre deux feux.
La réponse C nous est amenée par Émilie Nicolas, chroniqueuse au Devoir, qui s’exprime en 2020 sur cette controverse à l’émission Tout le monde en parle. « On parle de dialogue social, mais en fait, les prises de paroles, c’est comme à 125 contre 3-4 parce qu’il y a une exclusion encore systémique des personnes racisées dans les médias », explique celle qui dit avoir été la première chroniqueuse noire régulière dans un quotidien au Québec. « On n’a pas ce qu’il faut en ce moment dans les médias québécois pour faire un débat où vraiment on parle de nous avec nous. C’est toujours un combat où nos voix sont extrêmement minoritaires. »
Et les chiffres viennent confirmer cette très faible présence noire dans le paysage journalistique québécois. Jean-Hugues Roy, professeur en journalisme à l’UQAM a ainsi dirigé une étude de 2010 à 2019 sur 522 000 articles du Devoir, du Journal de Montréal et de La Presse. Conclusion : seulement 3 % des articles sont écrits par des journalistes racisé.e.s. Or, plus de 13 % de la population québécoise est constituée de minorités visibles.
Ce décalage ne rend que plus vrais les propos qu’énonçaient en 2020 Sonya Fatah et Asmaa Malik, professeures en journalisme à l’Université Ryerson de Toronto. Ils sont retranscrits en ces termes dans un article de la journaliste québécoise Nathalie Collard : « Les journalistes issus de la diversité proposent souvent des sujets qui sont dans l’angle mort des journalistes blancs, hétéros, de classe moyenne qui constituent la majorité des journalistes au pays. » Pourquoi? Parce qu’on ne peut jamais mieux repérer et parler d’un sujet que lorsqu’il nous concerne intimement.
À ce stade, plusieurs questions méritent donc d’être posées. Quelle légitimité peut vraiment avoir un débat sur le mot en n dans lequel 95 % des intervenant.e.s n’ont jamais connu, ni de près et ni de loin, la réalité dont ils et elles discutent? Quel poids donner à un outrage qui semble beaucoup plus être de forme que de fond? Pourquoi ceux et celles revendiquant l’usage libre d’un mot qui leur est lointain seraient plus légitimes que ceux et celles quotidiennement familiers avec l’horreur de ce que ce terme renferme? Comment peser le pour et le contre d’une situation dont la profondeur des ramifications ne sera finalement jamais connue de ceux et celles qui en parlent?
Qu’importent ses spéculations, jamais le Soleil ne pourra comprendre exactement ce que vit la Lune. Un excellent exemple serait cette récente lettre de lecteur publiée dans Le Devoir et dans laquelle un certain Serge Bourassa partage cette pensée : « J’ignore comment la communauté afro-canadienne perçoit l’expression “le mot en n”. Mais il me semble que cette expression est un subterfuge maladroit et condescendant, et je suis surpris qu’on s’en accommode aussi facilement. Ne vaudrait-il pas mieux utiliser le mot juste auquel l’expression fait référence tout en limitant son usage à des contextes précis et restrictifs, de nature universitaire ou littéraire? »
Ici, on a tout : l’admission d’une réalité qui n’a jamais été la sienne, la critique d’une réalité qui, on le rappelle, n’a jamais été personnellement vécue, puis l’apposition d’un point de vue sur une situation qui — oui, rappelons-le une fois encore — n’a jamais semblé le toucher. Et c’est pourquoi, paradoxalement, je respecte plus encore la position des 5 % de signataires noir.e.s défendant l’usage du mot en n. Car, qu’on soit d’accord ou non avec leur choix, force est de constater que ces personnes l’ont fait en connaissance de cause. Elles, plus que quiconque, connaissent le poids de ce mot. Et rien que ce détail rend leur position plus légitime que la majorité.