Montréal sur les quatre flashers

Histoire d'une conversion à temps plein en livreur de vinyle.

Tout a commencé par une fête à Toronto. C’était avant le confinement et l’inquiétude était à ses balbutiements. On se faisait encore la bise et personne ne se doutait de la charge virale d’une gang d’Anglos qui trinquaient au vin nature. C’était vraiment une autre époque.

De retour à Montréal, une drôle de toux et un écouvillon plus tard, j’étais devenu une statistique positive. Il s’est ensuivi près d’un mois d’emprisonnement accompagné d’une géopolitique guerrière pour le territoire d’un 6 et demi du Mile-End. Avec trois colocataires, l’hystérie sanitaire s’était emparée bien malgré nous de notre quotidien.

Après cet enfermement nécessaire à se sentir chez soi comme un lépreux privé de goût et d’odorat, il était grand temps que les astres me sourissent à nouveau. Quand mon ancien collègue disquaire m’a appelé pour me confier qu’il venait de mettre en ligne l’entièreté de l’inventaire du magasin et qu’en l’espace d’une seule nuit, plus de trois cents commandes étaient, entrées alors qu’aucun staff n’était disponible pour les livrer, j’y ai vu mon salut. Ça faisait dix jours que mes derniers symptômes s’étaient éclipsés et je pouvais enfin retrouver mes ailes. C’est ainsi qu’a débuté une aventure routière inattendue, où je mettais en jachère ma transition en sofa pour me convertir à temps plein en livreur de vinyle.

Malgré que je n’aie jamais eu de voiture et que je sois un avocat un peu lourd du cyclisme quatre saisons, j’ai secrètement toujours aimé conduire. Pour une raison qui m’échappe encore, le mélange d’adrénaline molle et d’errances réflexives derrière le volant me fait un bien thérapeutique. Taper le bitume à Montréal est agaçant plus souvent qu’autrement, mais en pleine pandémie, c’était en soi un charme, car je ne vous apprends rien en disant que les rues n’étaient habitées que par cette vilaine rumeur de peur. Qui aurait cru qu’un simple french entre une chauve-souris et un pangolin allait freiner la colonisation des cônes orange?

À travers ce climat d’inquiétante étrangeté, j’ai redécouvert ma ville. En fait, j’ai découvert ma ville, parce qu’elle n’a jamais rayonné autant de ses différences, ses paradoxes et ses inégalités. Et puis, quelque chose avait changé dans le paysage urbain. Avec ses commerces fermés, ses murs plus que jamais dévorés par les graffitis, ses rues difformes couvertes de cannettes et de gravier hivernal, force est d’admettre que Montréal s’était salie, ce qui lui donnait les charmes punk rock d’une époque que nous n’avons pas connue. Tiens, un itinérant tombe en essayant de voler un vélo fantôme.

Chaque jour, une cinquantaine de colis. Beaucoup de marches montées, de sonnettes brisées, d’ascenseurs incertains et de nids de poule pas évités. Chaque quartier devient une humeur, un imaginaire rempli de lieux et de personnages naviguant entre cliché-fiction et réalité. On s’arrête à Parc-Ex dévorer un plat gratuit servi dans un temple sikh et à Montréal-Nord partager une cigarette avec Richard qui a perdu sa job de nuit. Le livreur, en bon personnage picaresque, passe du luxe de Habitat 67 au Fattal de Saint-Henri. Il achemine du gangsta rap à des châteaux de Ville Mont-Royal et du Chostakovitch à des demi-sous-sols de Rivière-des-Prairies. La richesse ne se mesure pas toujours en pieds carrés.

Au porche des chaumières, c’est témoigner de remerciements sincères, parfois de méfiance compréhensible, des chiens qui jappent, de pourboires en biscuits, mais aussi de crises d’ado, de réveils tardifs de gars poqués, de femmes qui sortent tout juste de la douche, de musulmans en plein ramadan et d’un enfant qui te présente le petit lézard sur son bras.

J’ai vécu des moments de contemplation architecturale comme des glissements de solitude. Les essuie-glaces dans le tapis à maugréer que je pourrais, moi aussi, griller mon PCU sur des disques rares, mais bien que fort non essentiel, la fatalité avait fait de moi ce livreur improvisé. La musique est un peu comme la pizza, on en a toujours besoin de plus.

Le petit VUS coréen du patron est devenu mon bureau, mon chez-moi. J’ai écouté cent fois la discographie entière de Crisis et Minor Threat (un CD chaque), descendu des gallons de café noir, sacré entre deux klaxons, poliment laissé passer des piétons, coupé des Civic, enfilé des centaines de parallèles serrés, livrés des milliers de vinyles sans aucun accident (sauf presque une fois à Verdun), écouté JT dropper des milliards d’urgence en mangeant aux rouges des pointes fromage. Conduire au temps du coronavirus, c’est aussi faire ses stops Idaho tout en faisant gaffe à la marmaille hassidique et aux cyclistes du boulevard Gouin, sans oublier de rigoler du swag synthétique des joggeurs, cette débordante nouvelle racaille.

Parcourir tout Montréal chaque jour, c’est aussi cartographier ses souvenirs. Rouler devant mes vieux apparts, mes premières jobines, mes anciennes écoles, mes salles de cinéma préférées et ce parc hanté d’un amour perdu. Réalisé que des afters clandestins sont devenus des condos et que les arénas, théâtres de grandes victoires, sont aujourd’hui transformés en centres d’hébergement pour graves malades. C’est revisiter à 60 km/h ses anciennes vies et réaliser que rien n’est plus stable que le changement.

Malgré le nombre de décès qui s’accumule sans cesse, Montréal, comme ses arbres, s’est peu à peu remplie à nouveau. Les embouteillages et les labyrinthes des constructions ont lentement repris forme. Les portes s’ouvrent plus grandes et les sourires semblent plus faciles, mais les masques sont-ils trop petits pour couvrir toutes nos incertitudes? Je n’ai pas la prétention de savoir ce qui nous attend, après tout, je ne suis qu’un livreur de record, mais fort à parier que les murs seront repeints et les gobeuses à canettes retrouveront leur appétit d’antan. Et ce que l’on chérissait tant d’avant reviendra comme un doux ennui. Mais j’espère que la ville restera un peu sale, qu’elle demeurera tachée de ce que le virus nous a tatoué, soit une précarité que nous devrons apprendre à humaniser.

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

La fin du monde dure 10 minutes

Dominic Champagne en a fait l’expérience hier.

Dans le même esprit