Mon ami André

André ne s’est jamais marié, n’a jamais eu de copine, ni même de fréquentation. C’est un vieux garçon, avec qui notre journaliste entretient une amitié étonnante, malgré les 50 ans qui les séparent. Portrait en pointillé d’un célibataire solitaire.

Tous les matins, à 5 h, après son émission religieuse à la radio, André passe la porte du restaurant où je travaille de nuit. Commandant invariablement la même chose, s’asseyant à la même table, il nous fixe du regard, mes collègues et moi, les bras croisés sur la poitrine. Il boit son café lentement. Espérant un sourire, une invitation, une ouverture à la discussion. Dès que la chance se présente, il étale ses dessins qu’il sort d’un sac en plastique, dessins qu’il a faits à partir de livres d’animaux.

André s’est fait une place dans ma vie comme un enfant apprend à marcher. Sa présence est devenue de plus en plus naturelle, nos conversations de plus en plus spontanées. C’est avec toute l’aisance du monde qu’il est passé de client anonyme à ami singulier. On étirait les cafés qui se sont mués en déjeuners, qui eux-mêmes sont devenus des heures dans son appartement à écouter Galaxie, la radio satellite. J’ai même décidé de l’inviter à mon réveillon de Noël familial. « Ma première réunion depuis 25 ans » avait-il lancé à la volée; aussi prosaïquement que l’annonce de la marque du dernier match des Glorieux. Peut-être au début y avait-il de la pitié. Mais au-delà de ça s’est immiscé un impératif, un devoir. Parce qu’André vit seul. À 78 ans, il est sans enfant, sans femme, sans grand ami.

Garçon perdu

André est né prématurément, en 1935, à Montréal. Les médecins ne lui donnaient pas plus de quatre ans à vivre. André est toujours là. Il habite le même logement social depuis près de 40 ans. Un appartement exigu, au réfrigérateur vide et aux murs vierges. Un logis terne qui accumule la poussière et les souvenirs. Fils unique, il a grandi avec sa mère qu’il aimait et adulait. Une femme seule en charge d’élever un enfant fragile, un enfant feutré et timide, une famille peu orthodoxe pour l’époque. Depuis la mort de sa mère en 1985, il écoute les murs. Des murs blancs et insensibles qui lui remémorent chaque heure, chaque instant les années passées avec la seule et unique femme de sa vie.

André n’a jamais eu d’épouse, non. Ni de copine. Ni de fréquentation. Son célibat n’est d’ailleurs pas par choix : « J’étais pas ben beau », qu’il me dit souvent, « pis j’étais trop gêné. » Bien que légèrement courbé sous le poids du temps, André a toujours été grand. Aujourd’hui, plus que jamais, ses bras en échalas lui donnent un air chétif et ses longues jambes accentuent davantage l’émaciation de son corps. Approchant les 80 ans, il porte toujours les marques d’une enfance ingénue, naïve. À l’instar des garçons perdus de Peter Pan, mon ami voit le monde avec des yeux qui ne vieillissent pas.

André n’a jamais fait à manger, ni de ménage. Aujourd’hui encore, sa travailleuse sociale doit l’aider à prendre sa vie en charge. Il a l’habitude d’être couvé, d’être dorloté comme s’il était fait de verre fin. Sa mère s’est évertuée à veiller sur lui toute sa vie. André n’a, évidemment, jamais investi de réels efforts pour conquérir le cœur d’une femme puisqu’il baignait, immuablement, dans un amour inconditionnel. Parce qu’il était fragile, André n’a jamais eu la chance d’être blessé; ni en vélo, ni en amour.

André n’a jamais connu l’ivresse du désir, de la volupté ou de la sensualité. La vue d’un sein le fait glousser comme un puceau de treize ans. Son agitation face à un tout petit bout de peau rend invariablement son entourage inconfortable. Comme cette fois où le comédien du film avait perdu son maillot de bain, découvrant deux fesses innocentes. André s’est mis à s’agiter et à ricaner, une main prude devant ses yeux. Dans la noirceur de la salle de cinéma, il scrutait mon visage à l’affût d’une réaction trahissant mon embarras inexistant. La semaine durant, à tous ceux qui lui en donnaient la chance, il a parlé de ces fesses et de mon malaise imaginaire.

Le bruit des murs

Le célibat d’André s’est transformé avec les années. Passant de solitaire à seul, il entend avec de plus en plus d’insistance les murs de son appartement. Ils lui renvoient sans cesse l’écho de la solitude qui s’est insinuée silencieusement dans sa vie. Comme pour toute personne esseulée, le plus grand ennemi d’André est le temps. Le temps qui s’étire, se prélasse sur sa peau marquée, creusant ainsi tous les jours un peu plus ses traits alanguis. André regarde danser le temps et espère que le téléphone sonne; un appel qui interromprait enfin cette interminable valse.

André est mon ami depuis plus de six ans. L’histoire de sa vie, je la connais par cœur. Comme une vieille cassette qui a la même chanson des deux côtés. Encore et encore, André répète les mêmes phrases, les mêmes intonations, la même douleur. Sans pudeur, sans peur du jugement. À chacune de nos rencontres, à chacun de nos appels hebdomadaires, je l’écoute me seriner le feuilleton de son quotidien. Comment la pharmacienne l’a nargué, le forçant à changer de succursale; ses déboires avec un mystérieux vandale qui déchire ses pantalons dans sa penderie ou qui empoisonne sa nourriture dans son réfrigérateur; ou encore comment les annonceurs de nouvelles peuvent le voir à travers son téléviseur. Parce qu’André a l’imagination foisonnante.

Pour enterrer le bruit des murs indifférents à sa douleur, André écoute du country. Il l’écoute fort. Un jour, fatigué d’entendre les murs que sa musique n’arrivait plus à enterrer, André a pris un marteau. Avec toute la force que ses bras, amaigris par l’âge, pouvaient encore lui donner, il a défoncé les murs de son appartement. Laissant des trous béants, comme des gueules de loup le défiant de les faire taire.

André semble avoir vieilli depuis cet excès de rage soudain et inexpliqué. Sa candeur s’est assombrie, sa peau s’est cuirassée. En dépit de son chagrin, une petite lueur de confiance éclaire le fond de ses yeux embrumés. La tristesse n’a pas encore effacé tout espoir. Mon ami espère toujours l’appel de sa travailleuse sociale, de ses anciennes collègues de travail, de moi. Toutes des femmes. Ces femmes qui remplacent l’épouse qu’il n’a jamais eue, la copine qu’il attend toujours, sa mère.

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