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Moi pis les incels: le point de vue d’une lesbienne

Je me souviens pertinemment avoir dit à une de mes rares amies avec un e  : « les gars en veulent aux filles. »

Par
Jade Bérubé
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On parle beaucoup des incel depuis l’attentat Toronto. Incel (INvolontary CELibate), c’est la façon dont se caractérise une sous-culture de communautés sur internet, principalement composées d’hommes (cis, hétéro et blancs) qui se décrivent comme étant incapables de trouver une relation amoureuse. Or, Jade Bérubé, une lectrice, nous offre ici une réflexion fascinante sur la façon dont ce mouvement a influencé les nuances masculines de son identité.

Je me suis toujours identifiée aux gars. Quand tu as 10 ans et que tu réalises que tu désires la fille dans les films, — pas que tu veux être la fille, mais bien que tu désires la fille — tu t’identifies à Tom Berenger. Tu te dis que ça va être ça ta vie, tu vas aimer en secret. Tu vas acheter des fleurs. Tu vas avoir du charme et de l’humour, sourire en coin, être un roc sur lequel elles vont toutes vouloir s’épancher. Tu fantasmes dans ton lit en rêvant que ton prof de musique va un jour pleurer sur ton épaule pis que tu vas la consoler en passant ton pouce sur sa joue.

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Tu vas rire de Josiane Trentin en cinquième année qui frenche avec la langue, mais tu vas espérer en secret qu’elle échange avec toi sa gomme balloune. Seulement voilà. Quand tu joues à la bouteille et que tu pointes Josiane, faut que tu rejoues. Tom Berenger ou Sébas dans ta classe, ou même le rejet, oui même lui, il a le droit de la frencher quand ça lui arrive. Et j’ai souvent pointé Josiane au jeu de la bouteille. Lucky pas lucky.

J’ai donc longtemps pensé que j’étais un gars. Je le pense encore souvent. Je suis la parfaite construction sociale qu’on appelle masculinité. Je n’ai pas d’instinct maternel, je déteste les affaires de cœur, les conversations de cuisine, — tiens je cuisine pas —, je peux faire 1-2-3 GO pour me sortir d’une peine d’amour en un claquement de doigts, je suis même très macho après quelques verres de blanc sec. Je suis Tom Berenger. J’ai presque pas d’amies de filles (elles m’ennuient à mourir, je l’admets) et je me ramasse toujours avec les gars dans un party, les boys, home sweet home.

Je suis la parfaite construction sociale qu’on appelle masculinité. Je n’ai pas d’instinct maternel, je déteste les affaires de cœur, les conversations de cuisine, — tiens je cuisine pas —, je peux faire 1-2-3 GO pour me sortir d’une peine d’amour en un claquement de doigts.

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Depuis quelques jours, j’ai beaucoup pensé à la colère latente de mes homologues masculins. Colère que je sens depuis des années, même si personne de mon entourage ne s’apprête à foncer sur une foule avec un char ou à tirer sur tout ce qui bouge dans un magasin Sephora. Une colère, oui. Une frustration. « Les filles » disent-ils quand les filles sont pas là. Le mépris est jamais bien loin. Surtout depuis qu’elles disent non après avoir ouvertement dragué avec eux. Le pouvoir va bien aux filles. Moi je trouve ça beau à voir. Pas eux. C’est ma première différence. (Outre la différence génitale dont je ne fais plus de cas. On est en 2018. Tsé.)

Alors ça m’a brassée. Inquiétée aussi. Je me souviens pertinemment avoir dit à une de mes rares amies avec un e : « les gars en veulent aux filles. » Je ne me suis jamais débarrassée de ce feeling.

Et hier, en lisant l’éclairant papier de Francine Pelletier sur la frustration des hommes, j’ai pensé au jeu de la bouteille. À la fillette que j’étais, qui rejouait son tour sans même se questionner. Et à Sébas qui lui, ramassait son dû.

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En tant que femelle (je dis pas femme, vous avez remarqué?), je suis habituée de perdre depuis que je suis toute petite. Perdre socialement. En tout. Je pense que c’est pas la peine d’énumérer ici. Se mettre à gagner des choses provoque une réelle euphorie. C’est normal. Par contre, en tant que lesbienne, je réalise que je m’attends encore à tourner à nouveau la bouteille à chaque maudite fois que je fais une œillade dans un café, dans un bar, dans un souper. C’est un guess. J’ai pas grand chance que ça marche, mais je m’essaie pareil parce que la fille est belle. Et quand j’ai un retour, quand ça marche, c’est toujours l’euphorie. QUOI?? ÇA MARCHE? Chaque fois, j’ai l’impression que Josiane Trentin me dit oui. Pis que c’est un miracle.

Et là je pense aux gars. Qui ont toujours gagné. À qui on n’a jamais dit qu’ils pouvaient perdre. Ces gars (mes buddys) qui se sont mis à perdre leur monopole quand les filles ont eu le droit de dire non. Surtout après avoir dragué. Surtout après avoir été leur collègue de travail ou même leur patronne. Surtout après avoir dit qu’elles voulaient juste s’amuser, elles aussi. C’est comme si c’était au tour des gars d’avoir à rejouer la bouteille après avoir pointé une fille. « QUOI? Faut que je rejoue? » Ben oui. Je suis passée par là, je connais le feeling. Seulement voilà. Pour moi, c’était normal. Pour eux, ça semble pas l’être.

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