Minuit quatre.

Ce texte est issu du numéro spécial Son | Automne 2004

Minuit n’est pas une heure. Zéro heure zéro. J’imagine les longues aiguilles s’aligner sur l’horloge ronde et les petites lumières rouges former leurs chiffres carrés. Minuit, ce n’est presque rien. C’est un instant nul, mais un cliquetis, quand même. Une retenue, un beau milieu entre les vraies heures.

La gare délivre son petit rituel de bruits rassurants. Sa petite énergie roucoulante. Son tapage nocturne réconfortant. La beauté d’une gare, c’est qu’il y a toujours un petit quelque chose à écouter.

Tiens, le minuit quatre arrive. Près de moi, la foule passe à toute allure. On déchire mon petit cercle intime – un mètre cinquante. On trace. Un vent timide glisse sur mon visage. J’entends tout se mélanger. Le ronron des roulettes de valises. Les adieux infinis glissés à la va-vite dans une oreille désespérée. Le souffle lourd de la locomotive. Les promesses de se revoir bientôt. Un sifflet, au loin. Le claquement frénétique des tourniquets. Des portières métalliques. Des appels éperdus. Des bruissements d’habits. Les sons se marient et me dessinent un vrai décor, plus vrai encore que celui que vous voyez.

Qui peut bien quitter sa ville à minuit quatre ? Il faut être sourd pour vouloir quitter ce vacarme rassurant pour un silence infini et effrayant. Malgré tout, j’envie les voyageurs du minuit quatre parce qu’ils vont connaître la jouissance de déchirer les paysages muets, dans leur train hurlant. Ils vont apprendre que le minuit quatre a ce pouvoir immense de distraire le mutisme du monde entier, rien qu’en passant. Quel joli privilège ! Les voyageurs du minuit quatre sont tous en première classe.

Tiens, il va bientôt partir. Les derniers appels, les sifflets, les portes, le souffle, tout accélère. Puis passent les derniers. Les « ouf ! ». Les « il était moins une ». Ceux-là ont le souffle plus court. On piétine de fierté de n’avoir pas raté le minuit quatre, cette fois. Les retardataires sont mes préférés. Ceux qui courent vont plus quelque part que les autres.

Perçant définitivement l’agitation générale, une voix légère annonce le départ du train, me privant du même coup des tribulations de mes camarades de quai. Les alternateurs se mettent en marche. Le train se charge de toute l’énergie du monde, les bobines aspirent le carburant de la ville. La machine prend sa grande respiration, pour alors vider ses poumons d’un seul trait jusqu’à la gare prochaine. Le tohu-bohu de ce dernier train qui s’en va assomme ceux qui restent.

Lentement, le vacarme du minuit quatre se dissipe dans le clapotis des bruits de semelles. Les murmures des passagers perdus redeviennent mon paysage. Les formes possibles disparaissent, et il faut se refaire un monde. Il faut tendre l’oreille.

Écoutez bien… D’abord, il y a cette radio qui chante, là-bas, au fond. Une musique aiguë, amère. Une mélodie lointaine. Un rythme agressif et binaire. Zéro, un. Un battement qui donne la mesure à notre quotidien, qui nous fait taper du bout du pied le tempo de la société moderne. Une cadence excitante qui révèle notre aliénation au chronomètre, notre soumission à la seconde, notre allégeance à la minute. Si vous n’y prêtez qu’une attention moyenne, vous n’entendrez rien d’autre qu’un roulement sourd. Ce rythme deviendra dangereux, indigeste.
Alors, concentrez-vous. Videz-vous de cette angoisse inutile. Laissez les bruits circuler. Laissez le temps respirer. Fermez les yeux et écoutez avec attention toutes ces couches de bruits, comme autant de calques de dessins animés. Découpez chaque trame, comme on pèle un fruit. Disséquez l’ambiance comme si tout comptait. Vous peindrez le tableau magnifique d’un paysage horrible. Vous rendrez le morose plus coloré. Vous transformerez les teintes grisâtres en pastels doux. Les angles glacés deviendront des couleurs acidulées.
Inutile d’inventer. Ne créez rien. N’en imaginez pas davantage. Ne faites que recopier. Tout est là, sous vos cils fermés. Ce décor est caché sous vos paupières. Pour goûter le temps, voir est inutile, c’est entendre qui compte. Le regard est maladroit. Il dévore, emmagasine, empile. L’écoute est fine, attentive, sélective, secrète. Etre à l’écoute, c’est se bercer.

Vous êtes pressés, occupés, utiles ? Vous êtes de ceux qui passent ? Rassurez-vous, ce temps est aussi là pour vous. Ne vous dépêchez pas, il y en aura pour tout le monde. Cette minute à peindre est partout, entre vos yeux et nous – les autres. Jurez-moi de bien écouter. Une faune enfantine va se révéler à vous et tout l’amer du monde va devenir aussi sucré qu’un bisou de maman. Tenez, écoutez, là-bas.

Là-bas, près des portes, j’entends qu’on s’agite. Je sens qu’un noeud se forme. Je subis cette pression comme un battement profond. Je me lève et je tends l’oreille. Quelque chose cloche. Le monde autour semble intouchable. Je sens ce raffut infime me cogner entre les tempes. Je fais un premier pas en face, hasardeux, lourd. Une voix me surprend, juste en arrière.

« Oula ! Mon petit Monsieur, je peux vous aider ?
—  Il faut que je prenne mes affaires… Il faut que je m’en aille, réponds-je.
—  Ok. Bougez pas. Prenez bien votre canne… Et le gros sac vert, là, il est à vous aussi ?
—  Vous êtes gentil… J’ignore s’il est vert, mais je suis sûr qu’il est à moi !
—  Oh oui, excusez-moi.
—  Je veux juste sortir de cet endroit s’il vous plaît.
— … je vous emmène. »

Ce texte est issu du numéro spécial Son | Automne 2004

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