Microbrasserie du mois  : À l’abri de la Tempête

« À l’abri de la Tempête » en trois bières.

La mixologie, c’est out. Ce qui est dans le vent, c’est la bière de microbrasserie (et définitivement pas l’expression « dans le vent »). C’est pour ça qu’URBANIA a décidé de s’y intéresser en faisant chaque mois un portrait de microbrasserie d’ici. Parce que de plus en plus de gens en parlent, mais aussi parce que c’est un bon prétexte pour boire sur la job.

Avant la fondation d’À l’abri de la Tempête dans une ancienne usine de transformation de poisson des Îles-de-la-Madeleine il y a bientôt 15 ans, l’Est du Québec était un désert brassicole. Il n’existait aucune microbrasserie de ce côté de la vieille capitale.

Anne-Marie Lachance et Élise Cornellier Bernier ont flairé l’opportunité et sont parties aux Îles pour ouvrir, en 2004, la première micro à l’est de Québec. Depuis, elles se font un point d’honneur de mettre en valeur la beauté et les saveurs de l’archipel madelinot dans chacune de leurs bières.

Portrait d’une microbrasserie qui a le vent des Îles dans les voiles.

Belle Saison

Quand Anne-Marie Lachance et Élise Cornellier Bernier ont décidé de déménager aux Îles-de-la-Madeleine en 2002, leur seul objectif était de créer leur propre emploi. Comme Élise connaissait bien le monde de la bière – elle était brasseuse depuis sept ans –, elles ont décidé de fonder une microbrasserie.

Même si le marché de la microbrasserie était peu développé à l’époque, les deux entrepreneures ont hésité : « On trouvait qu’il y en avait déjà beaucoup. Pourquoi en ajouter une de plus ? Mais aux Îles, l’insularité nous donnait une identité que les autres n’avaient pas. »

Cette identité, Élise, la maître-brasseuse, s’efforce de la transmettre dans chacune de ses créations. La Belle Saison en est le parfait exemple : « Jonathan Gaudreau, maître-brasseur du Siboire, est déjà venu faire le tour des Îles en vélo. Il me parlait des odeurs, que ça sentait la mer, le bois, le sel, les algues… Après sa journée, quand il a bu une Belle Saison, il s’est dit : ça sent le résumé de toute la journée. »

Évidemment, l’insularité vient avec son lot de défis. Au niveau des coûts d’approvisionnement – tout doit être livré en bateau –, mais aussi du point de vue environnemental : « On est situés dans un milieu très fragile avec des espèces de fleurs et d’oiseaux endémiques à notre région. Les exigences du ministère de l’Environnement sont très élevées, on a dû investir près de 600 000 $ dans le traitement des eaux usées. »

D’un autre côté, l’esprit de communauté qui règne aux Îles constitue un avantage non négligeable : « Les Madelinots sont fiers de leur bière. Présentement, 60 à 65 % de notre production s’écoule sur les Îles. Nos bières sont dans pratiquement tous les points de vente. C’est sûr que les grands brasseurs sont encore présents ici, mais notre rapport au marché est très élevé par rapport à ce qu’on voit en ville. »

Notre appréciation

Blonde florale | Alcool : 5,5 %

D’un jaune vif et limpide avec un col blanc qui laisse un mince filet, la Belle Saison présente un nez très parfumé, tellement qu’on a du mal à identifier tous ses arômes : fleurs sauvages, citron, gingembre, herbe jaunie et un soupçon de banane. La bouche est un peu plus herbeuse que le nez, mais tout aussi florale, avec des notes de pain frais et de miel. La finale ajoute à tout ça une note poivrée. Ça goûte l’été !

Corps Mort

Comme tout le monde se connaît aux Îles, la création de maillages gustatifs avec les différents artisans locaux est un incontournable. Par exemple, la brasserie fait fumer du grain parmi les harengs au Fumoir d’antan, récupère les pulpes de fruits après la confection des confitures de Gourmande de nature et utilise le marc de raisin du producteur de vin local dans ses brassins.

Les bières d’À l’abri de la Tempête évoluent donc au rythme même des Îles : « La saison de fumage du hareng va être plus ou moins longue selon la température, le niveau d’humidité, la météo… Donc la Corps Mort, par exemple, change d’année en année. On ne cherche pas une uniformité dans nos produits. On cherche plutôt à inscrire la bière dans le moment où elle a été brassée. »

Il en résulte des produits uniques et résolument madelinots qu’on ne pourrait voir nulle part ailleurs : « Des bières au malt fumé, les Allemands font ça depuis longtemps. Mais un malt qu’on fait fumer nous-mêmes, avec le petit côté poissonneux, le côté érable, ça fait quelque chose de nouveau. »

Et l’échange de bons procédés va dans les deux sens : « Il y a un éleveur de veaux aux Îles à qui on donne nos drèches (ce qui reste du grain après le brassage) pour nourrir ses bêtes. En retour, il nous donne de la viande qu’on sert à notre pub. Il y a un concept d’économie circulaire qu’on aime promouvoir. »

Notre appréciation

Vin d’orge fumé | Alcool : 11 %

D’un orange cuivré voilé et coiffé d’un mince col blanc cassé, la Corps Mort dégage des arômes d’orge sucré et de caramel salé auxquels s’ajoutent des relents de fumée et de fruits confits. La bouche est fidèle au nez, avec un fond plus marin porté par une texture onctueuse. En finale, une bonne amertume s’exprime tandis que la fumée s’éternise. Une bière complexe et bien balancée.

Trans IPA

(Les images de la Trans IPA ne sont pas encore disponible! À venir bientôt dans un six pack près de chez vous!)

Les fondatrices d’À l’abri de la Tempête ayant toutes deux étudié en arts plastiques, la créativité fait partie intégrante de l’ADN de la microbrasserie. Imperméables aux modes, elles préfèrent se tenir loin des étiquettes : « On essaie de brasser la bière sans lui accoler un style ou un ingrédient en particulier. Juste créer un goût et laisser les gens juger par eux-mêmes après. »

C’est dans cet esprit qu’elles ont créé la ligne des Palabres, un mot typiquement madelinot désignant les rumeurs qui disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues : « L’idée des brassins éphémères, c’est de se donner un terrain de jeu où on est complètement libres. Tant que la Palabre nous parle et qu’on a envie de travailler la recette, on la poursuit. Quand on arrive au bout de ce qu’elle peut nous donner, on passe à autre chose. »

Parfois, les Palabres connaissent assez de succès pour graduer vers la gamme régulière. Ça a notamment été le cas pour la Trans IPA, une bière qui revêt une connotation particulière pour Élise qui a récemment effectué la transition d’homme à femme : « Je suis très fière de cette bière-là. Parce que ça correspond à ce que j’ai vécu, mais aussi d’un point de vue gustatif. C’est une bière qui mélange beaucoup de styles. J’avais un peu peur de la réception des gens, parce le sujet n’est pas très glamour pour vendre de la bière, mais l’acceptation des gens est énorme. »

La liberté de création, ça passe aussi par la teneur en alcool. La loi québécoise imposant un taux d’alcool maximal de 11,9%, À l’abri de la Tempête fait partie des rares microbrasseries à s’être dotée d’un permis de spiritueux, ce qui lui a permis d’être parmi les premières à mettre sur le marché une bière de glace titrant 14% d’alcool.

Et tant qu’à s’éclater, pourquoi ne pas y aller à fond : Anne-Marie et Élise ont récemment lancé la Palabre d’un homme à la mer, une bière ayant passé tout l’hiver à vieillir… sous l’océan. Né d’une collaboration avec le plongeur Mario Cyr, le projet va au-delà de la simple créativité : « C’est plus projet le plus complet qu’on a fait. Au point de vue gustatif, mais aussi en recherche et développement. On veut voir l’effet du temps sur la bière dans un milieu anaérobique, quand elle est protégée des intempéries et d’autres variables. »

En tous cas, le temps ne semble pas avoir d’emprise sur À l’abri de la Tempête, qui brasse à bientôt 15 ans avec la même passion qu’à ses débuts. Il doit y avoir quelque chose dans l’air des Îles…

Notre appréciation

White IPL | Alcool : 6,8 %

La Trans IPA est d’un jaune plutôt pâle avec une mousse blanche abondante. Le nez présente des notes fruitées, axées sur le citron, l’ananas et les cerises de terre, en plus de subtiles notes de blé. En bouche, une texture soyeuse porte d’abord des agrumes (citron, pamplemousse) qui laissent la place à un côté herbacé et à des notes de litchi. En finale s’allonge une amertume que le nez ne laissait pas deviner. Une bière au caractère résolument unique.

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